Point de non-retour atteint. La dernière seconde écoulée est bien plus loin que tous les futurs possibles, elle n'est déjà plus à portée de main. Le temps, cette voie à sens unique, ne te permettra jamais de revenir sur les événements d'avant. Ce que tu as déjà fait, ce que tu as manqué, ce que tu n'as pas su dire, tout est derrière toi maintenant. Tombé dans les limbes d'une dimension à jamais disparue. Ça s'appelle le passé, et c'est non négociable. Irrattrapable.
Les plus sages, les plus forts, s'appuient sur ce constat pour ne pas perdre une miette de ce qui leur reste à vivre. Ils se nourrissent des échecs d'hier, de tous les actes manqués, de tout ce qui a pu leur échapper, pour ne pas reproduire. Pour ne pas demain se mordre les doigts de ne pas avoir fait, dit, pris ce qu'il y avait à prendre. Forts des premières fois où ils se sont entendus dire des "si j'avais su" mêlés de "j'aurais dû" qui leur ont mis en bouche l'amertume du regret, ils tentent à chaque instant de ne plus jamais avoir à affronter cette vile sensation. Ils croquent la vie, osent, se dépassent. Font, disent, prennent ce qu'il y a à prendre.
Toi, tu les admires un peu pour ça. Tu les regardes de loin, envieuse, rêveuse. Tu penses à toutes les erreurs commises par manque de courage, à toutes les occasions ratées, et à toutes les conclusions que tu n'en as jamais tirées.
Parce que pour toi, le temps n'est pas une ligne. C'est une boucle qui se répète à l'infini, dans laquelle tu tournes encore et encore, sans apprendre, sans grandir, sans avancer. Tu fais ou ne fais pas, puis tu regrettes d'avoir fait ou de ne pas avoir fait, mais qu'importe que la tristesse et le regret s'emparent de toi, tu renouvelleras demain, encore. Tu voudrais toi aussi être en capacité de t'améliorer au fil de l'eau, d'apprendre d'hier pour mieux profiter d'aujourd'hui, pour mieux anticiper demain. Mais la boucle est là, elle t'enferme dans des redites, du déjà-vu, et tu mangeras encore la même poussière que celle à laquelle tu t'étais fait la promesse de ne plus jamais goûter.
Tu te tromperas encore, toujours sur les mêmes thèmes, toujours à propos des mêmes personnes. Tu commettras l'exploit d'avoir, gravé là sur tout ton corps, les séquelles de ton passé et de, malgré ça, te brûler aux mêmes feux, tomber dans les mêmes trous, buter sur les mêmes coins de porte. Tu n'apprends pas, tu ne retiens rien, toi qui pourtant gardes la trace des douleurs avec la mémoire d'une intelligence artificielle infaillible. Toi qui sais mieux que personne que le mal t'est insupportable, intolérable, insurmontable. Tu te brûleras, tomberas, buteras. Encore et encore.
Tu ne sens même plus la fatigue des débuts, quand tes douleurs répétées t'épuisaient de ne pas savoir briser le cercle maudit. Tu es maintenant entrée dans la phase où tu es blasée, défaite, fataliste.
Tu attends le prochain feu, le prochain trou, le prochain coin de porte. Pour te brûler, tomber, buter. Encore et encore.
© Isa - décembre 2013