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mercredi 11 décembre 2013

...là, à faire ma popote...

Certains réflexes de survie, certains mécanismes de défense, sont bien difficiles à appréhender. Tu sais qu'ils sont là, en place, qu'ils fonctionnent plus ou moins bien, que t'as plus trop la main dessus depuis le temps qu'ils font partie de toi. Mais tu ne sais pas trop comment les décrire, les rendre compréhensibles pour les autres. 

La plupart du temps, tu n'essaies même pas. D'abord parce qu'égoïstement tu penses parfois que c'est à eux de fournir l'effort nécessaire pour piger, mais surtout parce que tu te décourages devant l'ampleur de la tâche. Il te faudrait trouver les mots justes, les exemples pertinents ; il te faudrait t'engager entière dans la conversation et pas seulement par le biais du flot de paroles qui sort de ta bouche mais avec tout le reste de ton corps aussi : que tes yeux dévoilent leur tristesse, que ta main soit tendue en une demande muette de renfort, que ta posture révèle ta vulnérabilité. Pour que l'autre puisse entrer.

Et, comme un serpent qui se mord la queue, ce sont les mêmes mécanismes de défense, ceux que tu voudrais expliquer, qui t'empêchent de te mettre dans les conditions adéquates permettant la confession. T'as bien trop la trouille de te montrer victime, tu sais qu'en face y a deux façons de réagir : en héros qui sauve la dame en détresse ou en bourreau qui profite de sa fragilité. Tu n'aimes ni l'un ni l'autre. Toi t'es plutôt à la recherche d'un truc à mi-chemin, une dose juste d'empathie, un savant mélange entre la pitié et le coup de pied au cul. Jusqu'à maintenant, t'en as pas trouvé des masses, des gens qui sont capables de mesurer parfaitement la quantité de chaque ingrédient à ajouter au saladier. 

Du coup, à force d'être trop exigeante dans ce que tu attends de l'autre, t'as fini par choisir de ne plus en attendre grand chose. Évidemment, ça implique d'arrêter de lui montrer la noirceur du tableau intérieur. Tu appliques la méthode du cercle vertueux parfait : tu montres du pastel, il te renvoie du rose bonbon, tu montres des sourires, il te renvoie de l'énergie. Quand tu remplaces le pastel par le sombre et les sourires par les larmes, l'autre ne comprend pas que ce que tu attends, c'est quand même, en retour, du rose bonbon et de l'énergie. Il se met en miroir et te rebalance tes casseroles à la tête. Le cercle vicieux parfait.

Pour arriver à sortir de toi le pastel et les sourires, t'as mis en place tes automatismes. On te demande si ça va ? Tu ne dis plus jamais non. Le "non" met mal à l'aise. On te demande si tu peux ? Tu n'avoues plus que tu n'as pas le temps, le jus, l'envie. Tu fais. On te demande si t'as passé une bonne journée ? Merveilleuse. Jamais connu mieux. La journée idéale. 

Et puis là t'écris tout ça, et tu te dis que ça va provoquer certaines réactions, certaines inquiétudes. Alors tout de suite tu cherches à rassurer. Parce que le pire, c'est que ça va. C'est que tout est devenu tellement naturel maintenant. Passer sur un autre canal de communication te demanderait des efforts que tu n'es pas certaine d'être en capacité de fournir. T'as trouvé ton équilibre dans ce que tu leur envoies au visage, à ceux que tu croises au quotidien. Et eux du coup n'ont pas besoin d'en faire des tonnes en retour. Un échange gagnant-gagnant.

Bon, ce que tu ne dis pas, c'est que du coup parfois, faut quand même que le bordel à l'intérieur sorte. Mais t'as plein d'astuces pour ça, plutôt que d'emmerder ton entourage. D'abord t'écris. T'expulses le crade en trouvant les mots qu'il faut. Mais tu le fais sous les traits de ce personnage bloguesque que tu affines petit à petit. C'est pas de toi que tu parles, mais d'elle là, elle qui "est aussi" pas mal de choses pas jolies et qui les distille les unes après les autres au compte-gouttes. Elle, elle a le droit de parler de tout ça, c'est carrément devenu sa ligne éditoriale d'ailleurs. Elle, on lui rirait presque au nez si elle balançait du pastel et des sourires. Pas besoin du masque, pour elle. 

Et quand te cacher sous sa peau à elle ne te suffit pas, tu vas exorciser ta peine dans autre chose. Tu passes deux heures en cuisine à couper des oignons. Pendant que des larmes chimiques coulent, on ne voit pas que le reste du corps saigne. Pendant que le gâteau crame, on ne voit pas que le bide est en feu. Pendant qu'on assaisonne un plat, on ne voit pas la fadeur autour. Pendant qu'on surveille ce qui mijote, on ne voit pas ce qui macère.

Les raccourcis sont rapides, je te l'accorde. Mais la plupart du temps ils fonctionnent bien. T'occuper l'esprit à des choses bien concrètes qui exigent ta concentration, c'est du temps en moins pour cogiter, introspecter, analyser. C'est déjà ça de pris, déjà ça de gagné. 

© Isa – décembre 2013