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dimanche 22 février 2015

Il me faudrait...

Tiens, c'est déjà la troisième cigarette que j'allume. Pas mal, en une demie-heure. Symptomatique de mon ennui, de ma légère ivresse, et de mon envie de les dissimuler tous les deux. Surtout ne montrer aucun signe de nervosité ou d'empressement. Paraître détendu, ouvert, confiant. Surtout ne pas me faire avoir par une gestuelle révélatrice d'un quelconque trouble. Je ne suis pas le seul prédateur aux alentours, potentiellement pas le seul donc à lire entre les lignes de l'attitude. A ma droite, une quadra qui paraît dix ans de moins scrute la terrasse avec un air détaché qui trompe tout le monde sauf moi. Nous nous sommes reconnus. J'ai détecté ses artifices. Elle est belle, elle le sait, une beauté froide et chic, le genre que j'ai aimé convoiter il y a quelques années. Plus ma came aujourd'hui. Et je ne suis pas non plus la sienne, elle les préfère plus jeunes, plus malléables, moins éprouvés par la vie. Nous nous sommes reconnus, avons chacun deviné le sourire intérieur de l'autre. Puis nous avons détourné le regard. A ma gauche, deux adolescentes en chasse, ne sachant pas encore s'en cacher. Bien trop jeunes pour maîtriser leur sujet. Elles regardent chacun des hommes qui passent, se murmurent leurs impressions puis en rient à gorges déployées. Inévitablement, leurs yeux reviennent se poser sur moi. Est-ce ma barbe mal rasée qui les attire ? Mon indifférence, les 25 ans qui nous séparent ? Certainement un mélange de tout ça. Je n'y prête guère attention, je ne suis pas encore entré dans cette phase, que mes amis me prédisent tous, où l'homme cherche à se magnifier dans le regard de femmes en âge d'être leurs filles, je n'ai même pas besoin de lutter pour échapper à ça, pas encore. J'y viendrai peut-être.

Rien d'autre à l'horizon. Le va-et-vient du patron qui distribue les verres et les sourires. Quelques passants pressés, d'autres qui flânent. Les bruits de la ville en fond sonore, familiers, rassurants. Permanents. Je trouve habituellement une certaine forme de réconfort dans le tumulte parisien. Ça court, ça parle fort, ça klaxonne, ça ne me laisse que peu d'espace pour m'entendre penser. Aujourd'hui, c'est différent, il semblerait que ça ne me suffise pas, il semblerait que ça ne camoufle pas le désordre de mon intérieur, il semblerait que la protection ne soit plus assez étanche. 

Pour maximiser les bienfaits de la pollution sonore, j'essaie donc d'y ajouter quelques autres artifices qui en général fonctionnent plutôt bien. Une bière, puis deux, une troisième cigarette, la quatrième va suivre, l'œil affuté du chasseur qui cherche une nouvelle proie à se mettre sous la dent. Ma panoplie habituelle. Maintenant, il me faudrait un peu de chance pour que ça marche, un coup de pouce du hasard. Il me faudrait l'arrivée d'une femme, une trentenaire jolie et discrète, il me faudrait qu'elle s'asseye à côté de moi, qu'à un moment elle regarde dans ma direction, que je la sente rougir sous mon regard appuyé. Il me faudrait qu'elle réprime un sourire, que je devine sans effort qu'elle n'attend qu'un mouvement de ma part, il me faudrait ces quelques minutes pendant lesquelles je prépare les mots qui vont faire mouche, ces précieux instants où ma stratégie se dessine dans ma tête alors même que je n'y réfléchis pas vraiment, il me faudrait voir un signal de top départ au premier geste équivoque qu'elle me destinera secrètement, il me faudrait avoir à agir vite et bien pour ne pas manquer la fenêtre qu'elle aura timidement entrouverte. 

Voilà ce qu'il me faudrait là maintenant, du défi pas trop dur à réaliser, une âme à séduire, à flatter, à sublimer, une femme à rendre princesse pour une nuit, une chaleur dans laquelle me perdre, m'investir, m'oublier. Quelqu'un qui m'aiderait sans le savoir à porter le poids des jours, du temps qui passe, des rides qui se creusent, de la solitude qui s'installe, des besoins inassouvis, des symptômes de manque, du vide de sens, de l'obscurité, des doutes qui assaillent, des peurs irraisonnées. Juste quelques heures.

Juste de longues minutes pendant lesquelles je ferais comme si demain n'existait pas. Ce demain au cours duquel tout ce que j'ai fui pendant la nuit revient me hanter. Magnifié par la culpabilité d'avoir égoïstement abusé de la crédulité d'une femme qui mérite mieux que de tomber sur moi. Exacerbé par le dégoût que mes pratiques m'inspirent. Multiplié par la honte de ne pas chercher à me défaire de mes schémas habituels.

Vite, chasser ces sombres pensées de mon esprit avant qu'elles ne m'éloignent de mon objectif. Une autre bière pourrait aider. 

Remettre de la conscience dans mon regard qui s'évadait vers l'invisible, lever les yeux en espérant croiser ceux du patron.

Mais tomber sur les tiens.

Tomber...

...en amour, en admiration, en désarroi, en inconfort.

Balayer d'un geste mental tous les "il me faudrait" que j'avais soigneusement listés quelques minutes auparavant. 

Sentir que là, maintenant, depuis toi, tout ce qu'il me faudrait, c'est recommencer à respirer.

© Isa – février 2015

samedi 7 février 2015

"Pas là pour ça"

"Mais c'est qui, elle ? C'est qui, et qu'est-ce qu'elle me veut ? Elle est bizarre putain. Elle me tourne autour sans arrêt, et merde, j'ai rien fait pour ça moi. J'ai pas cherché, j'ai pas provoqué. J'étais juste là, comme posé sur un meuble à sa portée, elle m'a mis la main dessus et elle ne me lâche plus, on dirait qu'elle va plus jamais me laisser être le jouet d'un(e) autre et je ne sais fichtre rien du pourquoi elle me fait ça.

Elle me connaît même pas. Elle n'a aucune idée de ce à quoi je ressemble, je crois même pas avoir eu l'occasion de lui dire comment je m'appelle. Tout ça c'est à cause d'Internet. Ce truc est en capacité de mettre en rapport deux personnes qui se seraient jamais croisées ailleurs, nous on s'est croisés, je l'ai vue, elle m'a vu, je sais même plus comment ça a démarré, mais toujours est-il qu'aujourd'hui, à J+3 fois rien de notre rencontre, elle m'envahit avec une ténacité que je pensais pas possible. Pas si tôt, pas comme ça.

Et je suis pas là pour ça. Je sais pas c'qu'elle imagine de moi, c'qu'elle projette de nous, mais je suis pas là pour ça, moi. Elle a dû tomber sur plein de putain de dalleux, des mecs morts de faim qui la faisaient se sentir importante pour pouvoir mieux lui montrer qu'elle ne l'était pas, j'sais pas, y a de la faille derrière son comportement, y a de la fêlure, y a du vécu sordide, c'est sûr. Sinon comment expliquer qu'elle ait dégainé son grappin aussi rapidement ? J'en sais rien, je suppose, j'extrapole sûrement, mais y a forcément une explication, et ça m'échappe un peu.

J'ai même l'impression qu'elle est partout. Elle me rend paranoïaque de mes autres contacts, l'autre jour je me souviens, une autre me parlait, une dont j'avais absolument aucune idée de l'identité, et bim bam boum en moins de 12 secondes je me suis imaginé que c'était elle, est-ce que c'était elle ? Si c'était elle c'est bizarre quand même putain, ELLE ME VEUT QUOI à la fin ? Et comment je vais me sortir de ça ? Comment je dois agir, moi ?

Je sais rien d'elle, vaguement son âge, enfin je crois, vaguement son physique, y a quelques photos et elle donne des infos, vaguement son prénom, en tout cas ça ressemble à un prénom, vaguement d'où elle est mais vraiment j'suis pas sûr. Et puis c'est quoi sa vie ? La nana est tout le temps là, elle a pourtant l'air d'être prise par ailleurs, parfois elle parle comme si elle manquait d'amour, parfois elle parle comme si elle manquait de gens autour d'elle, et puis tout à coup elle a l'air comblée, radieuse, amoureuse, entourée, alors elle parle de la musique qu'elle écoute et des plats qu'elle cuisine et des personnes avec qui elle est, on s'y perd j'te jure qu'on a d'quoi s'y perdre carrément.

Je sens bien qu'elle voudrait que je bascule, que ça me titille assez pour que je lui réclame de s'expliquer, je m'y refuse, je lui échappe encore un peu tant que je peux, mais ça va pas tenir longtemps, elle a finir par venir vers moi autrement, en approche plus directe, plus masquée des autres mais plus claire pour moi, elle tournera plus autour du pot, elle va se dévoiler et je vais devoir la décevoir, je vais devoir la calmer, je vais devoir la rejeter, et j'aime pas trop faire ça moi, j'aime pas trop dire non, je sens bien que je vais même pas me sentir flatté, même pas t'imagines, je devrais pourtant, c'est flatteur de susciter de l'intérêt normalement, mais là c'est plus bizarre que flatteur et le moment où je vais devoir mettre fin à sa parade nuptiale provoque déjà quelques angoisses.

J'suis pas là pour ça, moi. Pour m'angoisser de tout ça, quoi. Ceci dit malgré l'angoisse, j'attends le moment avec un peu d'impatience quand même, ça sonnera le glas, les choses seront carrées, elle passera à autre chose et je pourrai retourner à mes divagations habituelles sans sursauter dès qu'elle arrive, sans espérer le soulagement de quand elle partira, sans être en tension entre l'arrivée et le départ. Vivement quand même. Parce que ça m'inspire rien qui vaille tout ça. Rien de gérable.

Ça m'inspire juste du super bizarre, et j'suis pas là pour ça, moi."

© Isa – février 2015

mercredi 4 février 2015

"Tu ne devrais pas me manquer autant"

« Tu ne devrais pas me manquer autant », se répétait-il dans sa tête comme si elle avait le pouvoir d’entendre ce qui s’y passait. Il se le disait au moment exact où ses yeux s’ouvraient pour la première fois de la journée. Il se le disait en regardant son café couler. Il se le disait dans le miroir de la salle de bains pendant qu’il se rasait. Il se le disait en voyant les ombres de celles qui ne lui arrivaient pas à la cheville, dans toutes les rames de tous les métros, tous les matins. Il se le disait quand il refermait la porte de son bureau, soudain soulagé d’être enfermé seul avec elle à l’intérieur de lui. Il se le disait en feignant d’écouter son ami et collègue parler de ses enfants au déjeuner. Il se le disait pour ne pas s’endormir pendant les interminables réunions qui (dé)rythmaient ses après-midis. Il se le disait dans l’ascenseur qui le ramenait vers son appartement. Il le lâchait du bout dès lèvres aussitôt qu’il s’affalait sur son canapé : « tu ne devrais pas me manquer autant, putain ». Et il soufflait. Il soupirait. Il se gavait de bêtises télévisuelles dans l’unique but de s’abrutir d’autre chose que d’elle.

Elle n’était pas vraiment partie, pourtant. Mais elle n’était pas vraiment là non plus. Elle l’appelait parfois, il était toujours tard, elle était toujours triste, elle demandait si elle pouvait passer le voir, il se demandait si c’était une bonne idée, mais bien avant qu’il ne se réponde à lui, il lui répondait à elle. Et c’était toujours oui. Toujours. Il n’avait jamais vraiment essayé de refuser, pour voir. Voir comment elle le prendrait. Insisterait-elle ? Se vexerait-elle ? Comprendrait-elle qu’il a besoin de plus ? Voir comment il le vivrait, lui. Se sentirait-il fort ? Se sentirait-il fier d’avoir résisté ? S’en voudrait-il d’avoir laissé filer une des rares occasions de passer du temps avec elle ? Trop de questions suspendues pour qu’il tente le coup. Alors c’était toujours oui. Toujours.

Elle arrivait et tout autour fondait. Les murs de l’appartement, les coussins du canapé, les draps sur le lit, tout s’embrasait. Elle irradiait d’un charisme qui le faisait chavirer, une enfant blessée dans le corps d’une femme fatale, elle était tout à la fois, aussi ingénue qu’affirmée, aussi gibier que chasseur, aussi froide que charnelle. Elle était d’une beauté à lui couper le souffle, à lui retourner les intestins, une beauté qu’il ne savait pas mettre de côté, qu’il ne pouvait pas ignorer. Il lui suffisait d’arriver pour que tout autour fonde, et lui avec.

Elle ne restait que quelques heures. Le temps de quelques verres de vin. Le temps de quelques mots, quand elle voulait parler. De quelques silences, quand elle ne voulait pas. Le temps de quelques caresses, le temps d’une étreinte tantôt brutale, tantôt d’une infinie douceur. C’est elle qui décidait.

Puis elle repartait. Laissant partout chez lui des traces de son passage furtif. Un long cheveu blond sur l’oreiller. Un parfum ambré flottant dans toutes les pièces. Une boucle d’oreille cachée dans les draps. Alors il prenait le bijou et le serrait fort, comme un talisman, comme un trésor. Il ne savait pas quand il pourrait le lui rendre, ni même s’il aurait un jour l’occasion de le faire. C’est elle qui décidait.

« Tu ne devrais pas me manquer autant », se disait-il au moment où l’interphone retentit. Il a mis une fraction de seconde à réaliser que le son ne provenait pas de la télé et une de plus pour arriver à la porte d’entrée. Il était fébrile quand il a décroché. Il n’a pas parlé.

- C’est moi. Je crois que j’ai oublié une boucle d’oreille la dernière fois.

Il a appuyé sur le bouton sans répondre.
Elle était là. De nouveau. Enfin.

© Isa – février 2015

mercredi 28 janvier 2015

L'hiver, c'est presque fini

C’est compliqué, l’hiver. C’est long, c’est froid, le vent souffle, parfois il pleut, les journées sont courtes, on n’en voit pas le bout, on ne voit rien d’autre que la brume, que la nuit qui s’éternise, on ne sent plus rien que la faim permanente, se nourrir pour se réchauffer, se nourrir pour ne pas manquer d’énergie, puis dormir, dormir longtemps, dormir tout son soûl comme pour hiberner, pour accélérer le temps, dormir pour espérer se réveiller quand enfin le monde dehors sera de nouveau accueillant.

Pendant ce temps-là, tu vis tout un tas de trucs un peu traumatisants, les fêtes de fin d’année qui font s’agiter les gens dans tous les sens, ils courent pour consommer, ils courent pour gaver les autres de choses dont la nécessité n’est pas toujours évidente, ils courent pour se gaver eux-mêmes d’artifices et de gourmandises et de parures et d’habits de lumière, puis ils courent pour aller festoyer, danser un peu, manger beaucoup, trinquer à un aujourd’hui qui n’est déjà plus de la même année qu’hier, souhaiter du bon et du beau, « et la santé surtout ! », faire des vœux pieux, se promettre des choses, savoir par avance qu’on se ment un peu et qu’on n’y arrivera pas vraiment, mais le faire quand même, c’est le rituel, on ne peut pas y couper. Mais toi tu vis tout ça un peu à contresens, tu les vois courir et s’agiter mais tu ne vas pas vraiment dans la même direction, ce n’est pas que tu ne veux pas, c’est juste que ta réalité n’est pas la même, toi les gens avec qui tu voudrais partager tout ça ils sont loin, ils sont soit au bout du monde à avoir trop chaud pendant que tu souffres du froid, soit dans un univers au sein duquel ils ne veulent plus de toi alors que tu crèves de leur absence, t’as pas vraiment la tête à danser et courir et t’agiter du coup, tu voudrais juste t’enfermer un peu, rester au chaud sous ta couette, ne pas voir les lumières dehors, ne pas regarder les bêtisiers à la télé, ne surtout pas croiser d’être humain d’ailleurs, parce que tout ça est sur toutes les lèvres, tous les écrans, tous les putains de poteaux électriques qui se parent d’étoiles à la con et de rennes en pointillés jaunes et tu trouves ça moche, mais t’es pas objective.

Evidemment tu ne peux pas vraiment te cacher, c’est un peu compliqué, y a quand même la vie qui coule en parallèle, même si le temps semble s’être arrêté sur le thème du « il fait froid mais faisons la fête ! » y a quand même tout le reste, les factures à payer, le gibier à chasser pour faire bouillir la marmite, l’argent à faire rentrer dans les caisses du ménage, ça reste encore le nerf de la guerre, y a pas de recette miracle qui ferait qu’on peut s’en passer, donc on s’en fout que ce soit décembre et que tu pleures à l’intérieur en permanence, on s’en fout totalement, réveille-toi quand même tous les matins, colle-toi ce sourire bien fake sur le visage et va au charbon, va chercher bonheur en te fabriquant jour après jour ta prochaine fiche de paye. Du coup, tu dois enclencher le pilote automatique, garder les réflexes de sociabilité et de gentillesse développés depuis que tu es en âge de comprendre qu’il y a des choses qu’il te faudra toujours feindre quoi qu’il t’en coûte, t’as l’habitude mais la période est un peu plus dure que les autres, rapport aux larmes du dedans qui s’arrêtent jamais, rapport au froid qu’il faut combattre par des couches et des couches qui te font te sentir encore plus vilaine que ce que tu penses déjà habituellement de ta propre petite personne, rapport aux nuits qui sont longues et Dieu sait que t’as jamais aimé ça toi, la nuit, ça fait peur bouh, rapport à ce que t’as tout le temps faim alors que tu voudrais faire un 36 et du coup c’est compliqué.

Mais t’y vas, tu prends ton courage dans tes deux petites mains toutes asséchées par le grand méchant hiver, tu enfonces ton casque sur tes oreilles, ça fait couler dedans un peu d’énergie sonore, heureusement y a la musique, putain ça t’a toujours tellement sauvée ça, du coup quand t’avances tu danses un peu, tu sais pas faire autrement, tu montes les escaliers en sautillant et t’arrives au bureau gonflée à bloc d’une énergie dont tu connais parfaitement le caractère factice mais tu t’en fous c’est quand même ça qui va te faire tenir jusqu’au soir alors on s’empêche d’être trop regardant et on prend ce qu’il y a à prendre.

Et puis janvier avance et tu te dis qu’on touche le bout, déjà l’hérésie festive est derrière nous, allez encore quelques semaines et ça va aller, tu t’accroches à l’idée qu’avec le printemps toi aussi tu vas renaître, genre t’es une fleur, genre t’es une hirondelle, c’est un peu de la poudre aux yeux ma grande, mais si ça te fait du bien de le penser alors accroche-toi vas-y, agrippe-toi jusqu’à t’en faire saigner les mains, d’façon elles sont déjà niquées à cause du froid, elles ne sont plus à ça près.

Demain c’est février et après-demain c’est mars, avril approche à grand pas, il débouchera sur mai et tout le monde sait que le mois de mai c’est génial, y a les ponts, y a la douceur, y a le compteur de congés payés qui va enfin être renouvelé, y a les oiseaux qui se remettent à chanter, si c’est pas beau la vie, hein que c’est beau la vie ?

Commence pas trop à penser que ce sera aussi la période à laquelle les gens vont se mettre à parler très, très souvent de leurs vacances d’été qui arrivent bientôt, ah non va pas te mettre à penser à ça parce que sinon on est pas sortis de la berge, pour toi les mois de juillet et août ils puent un peu la mort tellement t’as du boulot alors ils riment pas avec vacances – d’ailleurs ils sont cons les gens, ni « juillet » ni « août » ne rime avec « vacances », pff – enfin bref on pense pas à ça et on se concentre sur les oiseaux qui se remettent à chanter, c’est plus joli et plus gai, le reste on verra plus tard, on aura le temps d’y penser quand on sera grands.

Bon allez c’est pas le tout mais t’as un mois de janvier à aller clôturer, des gens à saluer, des élèves à former, des managers à épater, des amis à rassurer, une famille à chouchouter, bref arrête un peu de geindre, sourire fake, épaules redressées, buste gonflé, te voilà parée, go.

© Isa – janvier 2015

jeudi 8 janvier 2015

#JeSuisCharlie

Dieu que j’ai aimé la minute qui a immédiatement suivi mon réveil ce matin. Celle pendant laquelle je ne me souvenais pas. Celle pendant laquelle j’ai eu envie de râler parce qu’il est tôt. Celle pendant laquelle je n’étais que moi, devant accomplir tous les gestes quotidiens maintes fois répétés avant d’aller travailler. Celle pendant laquelle rien d’autre que ça n’existait.

Dieu que cette minute a été courte.

Elle a filé si vite qu’en un rien de temps tout est revenu. L’horreur, la barbarie. Les images que je n’aurais pas dû regarder. Les cris de ces hommes trahissant leur fierté. Le bras levé de cet autre, couché à terre, trahissant sa peur. Vaine supplication d’une merci qu’on ne lui aura pas accordée. Les larmes des proches, la voix tremblante de leur ami de toujours qui n’arrivait pas vraiment à parler mais qui a promis de ne plus jamais se taire.

Le beau m’est revenu aussi. Les bougies allumées tout autour du monde, les banderoles, les dessins, les lumières. Les rassemblements spontanés, citoyens, humains. Des milliers d’hommes et de femmes qui forment une chaîne tout autour de la France pour montrer que nous faisons bloc. L’écho de nos manifestations dans chaque grande ville du monde. Les messages de soutien venant de partout, dans toutes les langues. Nous sommes beaux quand nous sommes Charlie.

Et puis, comme si ces souvenirs ne suffisaient pas, il m’a fallu allumer la radio, vite. Entendre d’autres que moi en parler. Savoir que je ne suis pas la seule à y penser. Constater qu’aujourd’hui c’est encore un peu hier, qu’on est encore sous le choc, dans l’incompréhension, dans la révolte.

Voir aussi que les artistes du monde entier répondent avec leur art. Ils dessinent, ils écrivent, ils chantent. Parce qu’ils peuvent encore le faire, eux. Parce que ceux qui sont morts ont lutté pour la liberté d’expression, et qu’il nous faudra l’utiliser encore et encore, et plus fort encore, pour leur rendre hommage. Pour que ce ne soit pas vain…

Partout, des dessins de crayons plus forts que les armes. J’aime ce message d’espoir. J’aime que l’art s’exprime encore. C’est avec ça qu’on arrivera à avancer. Avec du beau.

Aujourd’hui je suis en deuil, je suis triste et blessée. La femme, la Française, la citoyenne du monde, l’humaniste, la croyante, l’artiste, toutes mes facettes ont été meurtries hier. Toutes mes facettes pleurent. Mais je resterai debout, forte et vivante pour prolonger leur existence, et je parlerai pour ne pas qu’on entende le silence criant de leur absence.

Aujourd’hui, moi aussi je suis Charlie.

© Charlie – 8 janvier 2015

mercredi 31 décembre 2014

Le bilan

T’es obligé de regarder en arrière. C’est un rituel de passage à l’année suivante, consensuel, imposé, encouragé par les bêtisiers qui défilent partout à la télé et à la radio, inspiré par les rétrospectives qui s’étalent partout sous tes yeux, interpellé par ces autres qui te parlent de tes futures résolutions et de comment tu as réussi à t’en sortir à propos de celles que tu avais prises au début de cette année.
Parce que cette année, elle est en train de s’envoler, elle t’échappe déjà ; en ce dernier jour, alors que tu es à peine éveillé, tu la vois te filer entre les doigts, les secondes fondent dans des minutes qui disparaissent dans des heures qui courent plus vite que le temps, et hop c’est déjà demain, et hop c’est déjà l’année d’après.
Tu n’as pas eu le choix, il t’aura fallu sauter le pas comme tout le monde, le temps passe invariablement, autonome, indépendant, il ne t’attendra jamais, il ne fera jamais de boucle, il coulera toujours dans le même sens et c’est une marche infernale sur laquelle ton emprise est absolument inexistante.

Alors il ne te reste plus qu’à regarder toutes ces secondes et ces minutes et ces heures et ces jours et ces semaines et ces mois qui viennent de s’écouler, qu’ai-je fait de cette année ? Comment l’ai-je remplie ? Ai-je suffisamment œuvré pour y mettre du beau ? Ne me suis-je pas trop reposé sur les acquis de toutes celles d’avant ? Ai-je réussi à en faire un moment exceptionnel, une somme d’instants merveilleux ? Ai-je réussi à la rendre particulière, intense, unique ? M’y suis-je assez détendu, réalisé, épanoui, émerveillé ? En ai-je profité pour rêver, pour construire, pour avancer, pour grandir ? L’ai-je suffisamment croquée, dévorée, savourée ? Puis-je maintenant me permettre de tourner la page sans regret, sans autre larme que celles provoquées par l’intensité du moment, par la beauté du temps qui passe ?

Et soudain avec ces questions arrivent des milliers d’éléments de réponse, des souvenirs pêle-mêle, des bons, des moins bons, et pendant que ton esprit s’emplit de choses que tu classes inconsciemment dans des colonnes et dans des cases et dans toutes les petites boîtes de ta mémoire, pendant ce temps-là tes lèvres dessinent sur ton visage un sourire que tu ne contrôles pas, elle est là la nostalgie, elle t’envahit sans que tu ne puisses la maîtriser, tu vois défiler des images et des mots et des visages et tu souris, c’était bon cette année, c’était riche de rencontres, c’était formateur, c’était l’école de la vie, et oui j’ai galéré, oui j’en ai passé des nuits à ne plus savoir comment continuer, oui il y a eu des moments de doute, des réflexions douloureuses, des disputes interminables, des conflits insupportables, oui bien sûr il y a eu des manques, ceux qui sont partis à jamais parce que la vie terrestre a toujours une fin, ceux qui sont partis à jamais parce que leur amour pour toi a parfois une fin, bien sûr il y a eu des adieux déchirants, des larmes, des cris, des mots jetés en pâture à un public un peu flou et pas tout à fait défini, toujours « dire à tous plutôt qu’à un » disait Zazie, bien sûr il y a eu des loupés, des échecs cuisants, des rendez-vous manqués, des déclarations arrivées trop tôt ou trop tard, un timing maladroit parfois, bien sûr il y a eu de sacrées gamelles, des chutes vertigineuses, tu l’as emprunté bien plus souvent qu’à ton tour ce putain d’ascenseur émotionnel, penthouse, basement, jamais d’entre deux, c’est tout toi ça, ça l’a toujours été, ça le sera encore demain, bien sûr que parfois c’était dur mais putain parfois c’était tellement bon, et puis peu importe de quel côté penchera cette balance, peu importe comment se remplissent les colonnes du bon et du mauvais, le bilan n’a pas besoin de s’embarrasser d’une dichotomie manichéenne inutile, le bilan se résume par ces quelques mots imbattables, incomparables, les meilleurs que tu puisses trouver, tu n’en voudrais aucun autre, le bilan parfait c’est pouvoir dire, à la fin d’une année et à l’aube de la suivante, « j’ai vécu ».

Et putain, oui… j’ai vécu.

© Isa – décembre 2014

samedi 6 décembre 2014

Variations sur un même (je) t'aime

Dans le temps...

C'est parfois immédiat. Au premier coup d’œil, l'évidence. Tout se bouscule, tout se met en place, tout ce qui était déjà là libère de l'espace pour ce qui arrive et s'impose, tout ce qui pré-existait est relativisé à la lumière de ce nouvel élément. C'est un coup au cœur, c'est presque fatal, ça fait trembler toutes les feuilles de tous les arbres et s'allumer toutes les lumières de toutes les villes et brûler tous les cierges de toutes les églises, c'est là maintenant, on ne veut plus faire sans, et puis qu'importe parce qu'on sait déjà qu'on ne pourrait plus faire sans... même si on le voulait.

C'est parfois progressif. Comme le bourgeon qui aura besoin de temps et d'eau et de soleil pour éclore, comme la chenille qui cheminera doucement avant de devenir papillon, comme l'enfant qui trébuche avant de marcher et finira par ne plus s'arrêter de courir. Ça évolue avec précaution, ça se nourrit de vécu avant de s'affirmer, ça grandit à la force des mots qu'on prononce tout bas et des mains qu'on frôle timidement et des regards qu'on échange en rougissant. Puis enfin ça s'avoue et se montre et se crie sur les toits, enfin ça se libère et ça porte un nom, enfin on sait qu'on ne pourrait plus faire sans... même si on le voulait.

C'est parfois inattendu. C'est le jour qui se lève brusquement alors qu'on n'y voyait rien, c'est le déluge d'une averse tropicale alors que le soleil éclatait, c'est le coup en plein ventre alors qu'on se pensait invincible. C'est une déviation soudaine sur l'itinéraire qui semblait tout tracé, c'est une route dont on comprend tout à coup qu'on l'avait empruntée à contresens, c'est l'indifférence qui nous nargue quand elle laisse subitement place à quelque chose qui ne lui ressemble plus du tout. C'est faire le grand écart entre l'inenvisageable et le désir fou sans jamais passer par le stade du possible, c'est savoir sans y avoir été préparé qu'on ne pourrait plus faire sans... même si on le voulait.

*
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...et dans la forme.

C'est parfois fusionnel. C'est là tout le temps, je te veux avec moi et tu me veux près de toi, c'est nous deux le matin, le midi et le soir, c'est nous deux au réveil et encore nous au coucher, c'est toi qu'il me faut quand je veux rire et moi qu'il te faut quand tu as besoin de pleurer et toujours nous deux pour inverser les rôles. C'est ne plus savoir me passer de toi, c'est trop dur, c'est trop lourd, tiens-moi la main encore un peu, je ne veux plus avancer seule, je ne veux plus avancer si tu n'es pas à côté de moi, à quoi bon et pour quoi faire et pour aller où, c'est ma vie qui s'est emplie de toi et qui ne veut plus jamais en être privée.

C'est parfois chaotique. Ce sont des hauts, des bas, des moments où l'amour est fort comme la haine, des moments où la haine est douce comme l'amour, c'est moi qui te rejette à force de t'avoir trop voulu, c'est toi qui me ramènes à toi après m'avoir trop éloignée, c'est du rire puis des larmes puis du rire puis des larmes, ce sont des mots tendres entremêlés de disputes, ce sont des conflits ponctués de déclarations, c'est du Zazie qui chante qu'"à chaque fois qu'on se laisse, un jour on se revient", c'est je t'aime moi non plus mais quoi qu'il arrive, je t'aime et je veux que tu m'aimes.

C'est parfois lisse. C'est la constance et la sérénité, c'est la certitude que l'autre sera là aussi fort qu'on sera là pour lui, c'est l'absence de doutes, c'est de ne pas avoir besoin de te rappeler sans cesse que tu fais partie de mon monde, c'est de savoir, même quand tu ne le dis pas, que j'ai une place dans ton univers, c'est la confiance qu'on a en ce lien solide qu'on sait indéfectible, c'est la mer calme que la houle n'agitera jamais, c'est le ciel bleu que même l'arrivée de la nuit ne saura jamais masquer, c'est ta présence rassurante, même de loin, même invisible, c'est ma disponibilité pour toi même quand tu ne me vois pas.

*
**

De chacune des relations avec ces autres qui m'entourent et qui comptent, peu importe la façon dont nos liens se sont tissés et révélés, peu importe comment nous continuons à les entretenir au quotidien, peu importe si tu es l'ami ou l'époux ou la mère ou la sœur, peu importe aussi que les autres n'y comprennent rien ; de toi, de moi, de ce que nous vivons ensemble, je ne retiens que l'amour.

© Isa – décembre 2014