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mercredi 28 janvier 2015

L'hiver, c'est presque fini

C’est compliqué, l’hiver. C’est long, c’est froid, le vent souffle, parfois il pleut, les journées sont courtes, on n’en voit pas le bout, on ne voit rien d’autre que la brume, que la nuit qui s’éternise, on ne sent plus rien que la faim permanente, se nourrir pour se réchauffer, se nourrir pour ne pas manquer d’énergie, puis dormir, dormir longtemps, dormir tout son soûl comme pour hiberner, pour accélérer le temps, dormir pour espérer se réveiller quand enfin le monde dehors sera de nouveau accueillant.

Pendant ce temps-là, tu vis tout un tas de trucs un peu traumatisants, les fêtes de fin d’année qui font s’agiter les gens dans tous les sens, ils courent pour consommer, ils courent pour gaver les autres de choses dont la nécessité n’est pas toujours évidente, ils courent pour se gaver eux-mêmes d’artifices et de gourmandises et de parures et d’habits de lumière, puis ils courent pour aller festoyer, danser un peu, manger beaucoup, trinquer à un aujourd’hui qui n’est déjà plus de la même année qu’hier, souhaiter du bon et du beau, « et la santé surtout ! », faire des vœux pieux, se promettre des choses, savoir par avance qu’on se ment un peu et qu’on n’y arrivera pas vraiment, mais le faire quand même, c’est le rituel, on ne peut pas y couper. Mais toi tu vis tout ça un peu à contresens, tu les vois courir et s’agiter mais tu ne vas pas vraiment dans la même direction, ce n’est pas que tu ne veux pas, c’est juste que ta réalité n’est pas la même, toi les gens avec qui tu voudrais partager tout ça ils sont loin, ils sont soit au bout du monde à avoir trop chaud pendant que tu souffres du froid, soit dans un univers au sein duquel ils ne veulent plus de toi alors que tu crèves de leur absence, t’as pas vraiment la tête à danser et courir et t’agiter du coup, tu voudrais juste t’enfermer un peu, rester au chaud sous ta couette, ne pas voir les lumières dehors, ne pas regarder les bêtisiers à la télé, ne surtout pas croiser d’être humain d’ailleurs, parce que tout ça est sur toutes les lèvres, tous les écrans, tous les putains de poteaux électriques qui se parent d’étoiles à la con et de rennes en pointillés jaunes et tu trouves ça moche, mais t’es pas objective.

Evidemment tu ne peux pas vraiment te cacher, c’est un peu compliqué, y a quand même la vie qui coule en parallèle, même si le temps semble s’être arrêté sur le thème du « il fait froid mais faisons la fête ! » y a quand même tout le reste, les factures à payer, le gibier à chasser pour faire bouillir la marmite, l’argent à faire rentrer dans les caisses du ménage, ça reste encore le nerf de la guerre, y a pas de recette miracle qui ferait qu’on peut s’en passer, donc on s’en fout que ce soit décembre et que tu pleures à l’intérieur en permanence, on s’en fout totalement, réveille-toi quand même tous les matins, colle-toi ce sourire bien fake sur le visage et va au charbon, va chercher bonheur en te fabriquant jour après jour ta prochaine fiche de paye. Du coup, tu dois enclencher le pilote automatique, garder les réflexes de sociabilité et de gentillesse développés depuis que tu es en âge de comprendre qu’il y a des choses qu’il te faudra toujours feindre quoi qu’il t’en coûte, t’as l’habitude mais la période est un peu plus dure que les autres, rapport aux larmes du dedans qui s’arrêtent jamais, rapport au froid qu’il faut combattre par des couches et des couches qui te font te sentir encore plus vilaine que ce que tu penses déjà habituellement de ta propre petite personne, rapport aux nuits qui sont longues et Dieu sait que t’as jamais aimé ça toi, la nuit, ça fait peur bouh, rapport à ce que t’as tout le temps faim alors que tu voudrais faire un 36 et du coup c’est compliqué.

Mais t’y vas, tu prends ton courage dans tes deux petites mains toutes asséchées par le grand méchant hiver, tu enfonces ton casque sur tes oreilles, ça fait couler dedans un peu d’énergie sonore, heureusement y a la musique, putain ça t’a toujours tellement sauvée ça, du coup quand t’avances tu danses un peu, tu sais pas faire autrement, tu montes les escaliers en sautillant et t’arrives au bureau gonflée à bloc d’une énergie dont tu connais parfaitement le caractère factice mais tu t’en fous c’est quand même ça qui va te faire tenir jusqu’au soir alors on s’empêche d’être trop regardant et on prend ce qu’il y a à prendre.

Et puis janvier avance et tu te dis qu’on touche le bout, déjà l’hérésie festive est derrière nous, allez encore quelques semaines et ça va aller, tu t’accroches à l’idée qu’avec le printemps toi aussi tu vas renaître, genre t’es une fleur, genre t’es une hirondelle, c’est un peu de la poudre aux yeux ma grande, mais si ça te fait du bien de le penser alors accroche-toi vas-y, agrippe-toi jusqu’à t’en faire saigner les mains, d’façon elles sont déjà niquées à cause du froid, elles ne sont plus à ça près.

Demain c’est février et après-demain c’est mars, avril approche à grand pas, il débouchera sur mai et tout le monde sait que le mois de mai c’est génial, y a les ponts, y a la douceur, y a le compteur de congés payés qui va enfin être renouvelé, y a les oiseaux qui se remettent à chanter, si c’est pas beau la vie, hein que c’est beau la vie ?

Commence pas trop à penser que ce sera aussi la période à laquelle les gens vont se mettre à parler très, très souvent de leurs vacances d’été qui arrivent bientôt, ah non va pas te mettre à penser à ça parce que sinon on est pas sortis de la berge, pour toi les mois de juillet et août ils puent un peu la mort tellement t’as du boulot alors ils riment pas avec vacances – d’ailleurs ils sont cons les gens, ni « juillet » ni « août » ne rime avec « vacances », pff – enfin bref on pense pas à ça et on se concentre sur les oiseaux qui se remettent à chanter, c’est plus joli et plus gai, le reste on verra plus tard, on aura le temps d’y penser quand on sera grands.

Bon allez c’est pas le tout mais t’as un mois de janvier à aller clôturer, des gens à saluer, des élèves à former, des managers à épater, des amis à rassurer, une famille à chouchouter, bref arrête un peu de geindre, sourire fake, épaules redressées, buste gonflé, te voilà parée, go.

© Isa – janvier 2015

jeudi 8 janvier 2015

#JeSuisCharlie

Dieu que j’ai aimé la minute qui a immédiatement suivi mon réveil ce matin. Celle pendant laquelle je ne me souvenais pas. Celle pendant laquelle j’ai eu envie de râler parce qu’il est tôt. Celle pendant laquelle je n’étais que moi, devant accomplir tous les gestes quotidiens maintes fois répétés avant d’aller travailler. Celle pendant laquelle rien d’autre que ça n’existait.

Dieu que cette minute a été courte.

Elle a filé si vite qu’en un rien de temps tout est revenu. L’horreur, la barbarie. Les images que je n’aurais pas dû regarder. Les cris de ces hommes trahissant leur fierté. Le bras levé de cet autre, couché à terre, trahissant sa peur. Vaine supplication d’une merci qu’on ne lui aura pas accordée. Les larmes des proches, la voix tremblante de leur ami de toujours qui n’arrivait pas vraiment à parler mais qui a promis de ne plus jamais se taire.

Le beau m’est revenu aussi. Les bougies allumées tout autour du monde, les banderoles, les dessins, les lumières. Les rassemblements spontanés, citoyens, humains. Des milliers d’hommes et de femmes qui forment une chaîne tout autour de la France pour montrer que nous faisons bloc. L’écho de nos manifestations dans chaque grande ville du monde. Les messages de soutien venant de partout, dans toutes les langues. Nous sommes beaux quand nous sommes Charlie.

Et puis, comme si ces souvenirs ne suffisaient pas, il m’a fallu allumer la radio, vite. Entendre d’autres que moi en parler. Savoir que je ne suis pas la seule à y penser. Constater qu’aujourd’hui c’est encore un peu hier, qu’on est encore sous le choc, dans l’incompréhension, dans la révolte.

Voir aussi que les artistes du monde entier répondent avec leur art. Ils dessinent, ils écrivent, ils chantent. Parce qu’ils peuvent encore le faire, eux. Parce que ceux qui sont morts ont lutté pour la liberté d’expression, et qu’il nous faudra l’utiliser encore et encore, et plus fort encore, pour leur rendre hommage. Pour que ce ne soit pas vain…

Partout, des dessins de crayons plus forts que les armes. J’aime ce message d’espoir. J’aime que l’art s’exprime encore. C’est avec ça qu’on arrivera à avancer. Avec du beau.

Aujourd’hui je suis en deuil, je suis triste et blessée. La femme, la Française, la citoyenne du monde, l’humaniste, la croyante, l’artiste, toutes mes facettes ont été meurtries hier. Toutes mes facettes pleurent. Mais je resterai debout, forte et vivante pour prolonger leur existence, et je parlerai pour ne pas qu’on entende le silence criant de leur absence.

Aujourd’hui, moi aussi je suis Charlie.

© Charlie – 8 janvier 2015

mercredi 31 décembre 2014

Le bilan

T’es obligé de regarder en arrière. C’est un rituel de passage à l’année suivante, consensuel, imposé, encouragé par les bêtisiers qui défilent partout à la télé et à la radio, inspiré par les rétrospectives qui s’étalent partout sous tes yeux, interpellé par ces autres qui te parlent de tes futures résolutions et de comment tu as réussi à t’en sortir à propos de celles que tu avais prises au début de cette année.
Parce que cette année, elle est en train de s’envoler, elle t’échappe déjà ; en ce dernier jour, alors que tu es à peine éveillé, tu la vois te filer entre les doigts, les secondes fondent dans des minutes qui disparaissent dans des heures qui courent plus vite que le temps, et hop c’est déjà demain, et hop c’est déjà l’année d’après.
Tu n’as pas eu le choix, il t’aura fallu sauter le pas comme tout le monde, le temps passe invariablement, autonome, indépendant, il ne t’attendra jamais, il ne fera jamais de boucle, il coulera toujours dans le même sens et c’est une marche infernale sur laquelle ton emprise est absolument inexistante.

Alors il ne te reste plus qu’à regarder toutes ces secondes et ces minutes et ces heures et ces jours et ces semaines et ces mois qui viennent de s’écouler, qu’ai-je fait de cette année ? Comment l’ai-je remplie ? Ai-je suffisamment œuvré pour y mettre du beau ? Ne me suis-je pas trop reposé sur les acquis de toutes celles d’avant ? Ai-je réussi à en faire un moment exceptionnel, une somme d’instants merveilleux ? Ai-je réussi à la rendre particulière, intense, unique ? M’y suis-je assez détendu, réalisé, épanoui, émerveillé ? En ai-je profité pour rêver, pour construire, pour avancer, pour grandir ? L’ai-je suffisamment croquée, dévorée, savourée ? Puis-je maintenant me permettre de tourner la page sans regret, sans autre larme que celles provoquées par l’intensité du moment, par la beauté du temps qui passe ?

Et soudain avec ces questions arrivent des milliers d’éléments de réponse, des souvenirs pêle-mêle, des bons, des moins bons, et pendant que ton esprit s’emplit de choses que tu classes inconsciemment dans des colonnes et dans des cases et dans toutes les petites boîtes de ta mémoire, pendant ce temps-là tes lèvres dessinent sur ton visage un sourire que tu ne contrôles pas, elle est là la nostalgie, elle t’envahit sans que tu ne puisses la maîtriser, tu vois défiler des images et des mots et des visages et tu souris, c’était bon cette année, c’était riche de rencontres, c’était formateur, c’était l’école de la vie, et oui j’ai galéré, oui j’en ai passé des nuits à ne plus savoir comment continuer, oui il y a eu des moments de doute, des réflexions douloureuses, des disputes interminables, des conflits insupportables, oui bien sûr il y a eu des manques, ceux qui sont partis à jamais parce que la vie terrestre a toujours une fin, ceux qui sont partis à jamais parce que leur amour pour toi a parfois une fin, bien sûr il y a eu des adieux déchirants, des larmes, des cris, des mots jetés en pâture à un public un peu flou et pas tout à fait défini, toujours « dire à tous plutôt qu’à un » disait Zazie, bien sûr il y a eu des loupés, des échecs cuisants, des rendez-vous manqués, des déclarations arrivées trop tôt ou trop tard, un timing maladroit parfois, bien sûr il y a eu de sacrées gamelles, des chutes vertigineuses, tu l’as emprunté bien plus souvent qu’à ton tour ce putain d’ascenseur émotionnel, penthouse, basement, jamais d’entre deux, c’est tout toi ça, ça l’a toujours été, ça le sera encore demain, bien sûr que parfois c’était dur mais putain parfois c’était tellement bon, et puis peu importe de quel côté penchera cette balance, peu importe comment se remplissent les colonnes du bon et du mauvais, le bilan n’a pas besoin de s’embarrasser d’une dichotomie manichéenne inutile, le bilan se résume par ces quelques mots imbattables, incomparables, les meilleurs que tu puisses trouver, tu n’en voudrais aucun autre, le bilan parfait c’est pouvoir dire, à la fin d’une année et à l’aube de la suivante, « j’ai vécu ».

Et putain, oui… j’ai vécu.

© Isa – décembre 2014

samedi 6 décembre 2014

Variations sur un même (je) t'aime

Dans le temps...

C'est parfois immédiat. Au premier coup d’œil, l'évidence. Tout se bouscule, tout se met en place, tout ce qui était déjà là libère de l'espace pour ce qui arrive et s'impose, tout ce qui pré-existait est relativisé à la lumière de ce nouvel élément. C'est un coup au cœur, c'est presque fatal, ça fait trembler toutes les feuilles de tous les arbres et s'allumer toutes les lumières de toutes les villes et brûler tous les cierges de toutes les églises, c'est là maintenant, on ne veut plus faire sans, et puis qu'importe parce qu'on sait déjà qu'on ne pourrait plus faire sans... même si on le voulait.

C'est parfois progressif. Comme le bourgeon qui aura besoin de temps et d'eau et de soleil pour éclore, comme la chenille qui cheminera doucement avant de devenir papillon, comme l'enfant qui trébuche avant de marcher et finira par ne plus s'arrêter de courir. Ça évolue avec précaution, ça se nourrit de vécu avant de s'affirmer, ça grandit à la force des mots qu'on prononce tout bas et des mains qu'on frôle timidement et des regards qu'on échange en rougissant. Puis enfin ça s'avoue et se montre et se crie sur les toits, enfin ça se libère et ça porte un nom, enfin on sait qu'on ne pourrait plus faire sans... même si on le voulait.

C'est parfois inattendu. C'est le jour qui se lève brusquement alors qu'on n'y voyait rien, c'est le déluge d'une averse tropicale alors que le soleil éclatait, c'est le coup en plein ventre alors qu'on se pensait invincible. C'est une déviation soudaine sur l'itinéraire qui semblait tout tracé, c'est une route dont on comprend tout à coup qu'on l'avait empruntée à contresens, c'est l'indifférence qui nous nargue quand elle laisse subitement place à quelque chose qui ne lui ressemble plus du tout. C'est faire le grand écart entre l'inenvisageable et le désir fou sans jamais passer par le stade du possible, c'est savoir sans y avoir été préparé qu'on ne pourrait plus faire sans... même si on le voulait.

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...et dans la forme.

C'est parfois fusionnel. C'est là tout le temps, je te veux avec moi et tu me veux près de toi, c'est nous deux le matin, le midi et le soir, c'est nous deux au réveil et encore nous au coucher, c'est toi qu'il me faut quand je veux rire et moi qu'il te faut quand tu as besoin de pleurer et toujours nous deux pour inverser les rôles. C'est ne plus savoir me passer de toi, c'est trop dur, c'est trop lourd, tiens-moi la main encore un peu, je ne veux plus avancer seule, je ne veux plus avancer si tu n'es pas à côté de moi, à quoi bon et pour quoi faire et pour aller où, c'est ma vie qui s'est emplie de toi et qui ne veut plus jamais en être privée.

C'est parfois chaotique. Ce sont des hauts, des bas, des moments où l'amour est fort comme la haine, des moments où la haine est douce comme l'amour, c'est moi qui te rejette à force de t'avoir trop voulu, c'est toi qui me ramènes à toi après m'avoir trop éloignée, c'est du rire puis des larmes puis du rire puis des larmes, ce sont des mots tendres entremêlés de disputes, ce sont des conflits ponctués de déclarations, c'est du Zazie qui chante qu'"à chaque fois qu'on se laisse, un jour on se revient", c'est je t'aime moi non plus mais quoi qu'il arrive, je t'aime et je veux que tu m'aimes.

C'est parfois lisse. C'est la constance et la sérénité, c'est la certitude que l'autre sera là aussi fort qu'on sera là pour lui, c'est l'absence de doutes, c'est de ne pas avoir besoin de te rappeler sans cesse que tu fais partie de mon monde, c'est de savoir, même quand tu ne le dis pas, que j'ai une place dans ton univers, c'est la confiance qu'on a en ce lien solide qu'on sait indéfectible, c'est la mer calme que la houle n'agitera jamais, c'est le ciel bleu que même l'arrivée de la nuit ne saura jamais masquer, c'est ta présence rassurante, même de loin, même invisible, c'est ma disponibilité pour toi même quand tu ne me vois pas.

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De chacune des relations avec ces autres qui m'entourent et qui comptent, peu importe la façon dont nos liens se sont tissés et révélés, peu importe comment nous continuons à les entretenir au quotidien, peu importe si tu es l'ami ou l'époux ou la mère ou la sœur, peu importe aussi que les autres n'y comprennent rien ; de toi, de moi, de ce que nous vivons ensemble, je ne retiens que l'amour.

© Isa – décembre 2014

vendredi 14 novembre 2014

Nous.

C'est fort, c'est d'une intensité rare, c'est presque bizarre tant c'est difficile à comparer avec ce qu'on a connu avant, et puis cette sensation étrange d'être encore deux enfants enfermés dans des corps d'adultes, parce qu'on rit et qu'on vibre, parce qu'on touche l'insouciance du bout des doigts, qu'on danse sur les parvis des gares et qu'on boit à en redevenir les adolescents qu'on n'a jamais vraiment été.  Et pourtant être aussi des grandes personnes, avec leurs rêves et leurs projets et leurs peurs au quotidien, avec leur besoin d'avancer et de construire, avec leurs envies et les contraintes qui les empêchent de se réaliser. Être dans le partage de ces deux facettes, s'étonner de savoir passer ensemble de l'une à l'autre, comprendre qu'on espérait inconsciemment rencontrer quelqu'un avec qui il était possible de les laisser s'exprimer tour à tour, aimer ça. 

C'est prenant, c'est fusionnel, tu n'es pas là et je me questionne, je ne suis pas là et tu t'en inquiètes, on a du mal à se le dire parce qu'on est pudiques comme des cons, parce que c'est pas tout à fait le schéma que choisissent normalement un homme et une femme de nos âges, parce qu'on a peur que ce soit trop à recevoir pour l'autre mais surtout trop à donner pour soi, on n'a pas vraiment l'habitude de ce lien sorti de nulle part qui se révèle dans les échanges et les clins d'oeil qui vont du matin au soir, c'est troublant même, et que vont en penser les autres, et que va en dire la personne qui partage ma vie et puis comment dois-je le vivre moi ?

T'as vu, vu de dehors ça ressemble à de l'amour, ça en a les codes et les surnoms, ça en a l'impulsion et la présence continue, c'est là quoi qu'il arrive, doucement, en trame de fond, c'est là comme en veille, en attente d'un rire que j'ai envie de partager avec toi, d'une peine que tu voudrais que je t'aide à porter. C'est là dans les conseils qu'on échange, alors qu'on sait bien que l'autre a le droit de ne pas les suivre, qu'il ne va d'ailleurs sûrement pas le faire, mais qu'il a besoin d'entendre, encore, encore, il les réclame quoi qu'il décide d'en faire par la suite. 

Ça ressemble à l'amour, on en utilise le vocabulaire, on emploie des mots forts, ils sortent sans pouvoir être stoppés, ils se posent au bout de nos doigts et sur nos lèvres puis, une fois que c'est trop tard parce qu'ils ont été dits, on prend conscience d'à quel point ils sont vrais, à quel point on les ressent, et l'ampleur du truc fait peur parce que c'est loin très loin de ce qu'on a connu avant, mais est-ce que c'est grave, est-ce que c'est ça l'important ? 

On sait bien que non, l'important c'est plutôt d'entretenir, de continuer à arroser pour que ça ne meure pas, d'apprendre à assumer pour l'autre qui a besoin d'exister aux yeux des gens, pour le monde autour qui va se questionner, et surtout pour soi que tout ça a rudement bousculé. 

L'important c'est de profiter, de comprendre que c'est parce que c'est rare que c'est si joli, que ce n'est pas grave que ce soit troublant, l'essentiel est bien ailleurs, je le situe au niveau du sourire que ton visage arbore quand on se retrouve, je le mesure à mon sourire à moi, qui y répond toujours.

© Isa – novembre 2014

mardi 4 novembre 2014

Le verre est là.

Bien sûr que tu as peur. Bien sûr que c’est difficile, faire le grand saut, plonger dans l’inconnu, quitter la zone de confort. Bien sûr que tu as conscience de tous les risques que tu prendrais, celui de tomber, de mal te réceptionner, de te blesser au-delà du physiquement supportable, de ne pas savoir stopper l’hémorragie. Bien sûr que tu te dis que tout ça demande trop de courage, celui que tu n’as pas, que tu penses n’avoir jamais eu d’ailleurs, et puis le temps passe et tu te crois trop vieux pour tout ça, pour te réinventer, pour reconstruire une vie, pour poser la toute première pierre d’un tout nouveau chantier.

Et pourtant…

Si tu changeais l’angle de vue, ne verrais-tu encore que les obstacles et les risques et l’immense probabilité que tout se casse la gueule ? Si tu regardais autrement, n’y aurait-il sous tes yeux que des lendemains incertains, la douleur des uns et des autres, ceux que tu laisses et ceux pour lesquels tu décides de changer ? Si tu y mettais un prisme différent, les couleurs seraient-elles encore si sombres, encore si floues, encore si fades ?

Le verre est posé là, devant toi. La ligne séparant le liquide du vide le divise à l’exacte moitié de sa hauteur. Comment choisis-tu d’en parler ? Comment choisis-tu de le voir ? Te rends-tu compte que c’est un choix qui n’appartient qu’à toi ? Te rends-tu compte que de ta propre perception découlera toute une vision du monde qui t’entoure, du monde dans lequel tu évolues ? Et de ta place en son sein ?

Et toutes ces peurs qui te retiennent, existent-elles ailleurs que dans ton imaginaire ? Ailleurs que dans tes intestins qui dansent la gigue face à l’ampleur des choix que tu as à faire ? Ailleurs que dans tes jambes qui flanchent devant la route qu’elles ont à emprunter ? Evitent-elles le danger ?

Et si tu répondais à la peur par l’espoir ?
Et si tu répondais à l’incertitude par la confiance ?
Et si tu répondais aux ombres par la lumière ?

Et si, plutôt que d’avoir des doutes et des remords et des a priori sur ce qui t’attend, tu t’entourais de volonté, d’optimisme, de puissance ?

Tes lendemains n’appartiennent qu’à toi, aussi entouré puisses-tu être par les personnes qui te sont chères, tu mourras comme tu es né. Seul. Tu vivras comme tu t’es construit. Seul. Les autres sont parfois béquilles, parfois tuteurs, mais souvent simples compagnons de route. Ce n’est pas à eux de choisir comment tu dois pousser. Ce n’est pas à eux de décider de la direction que tu as à prendre. C’est à toi de grandir et d’avancer, motivé par l’énergie qui te secoue le ventre, encouragé par tes premières pensées au réveil le matin, apaisé par les dernières images qui défilent sous tes yeux clos le soir. C’est ce qui te tient éveillé entre les deux, ce qui te donne le courage et la force de vivre tes journées, ce qui t’aide à tenir quand tu vacilles, ce qui te fait rêver, ce qui te sert de refuge, ce dont tu as besoin en permanence, ce que tu cherches autour de toi quand tout le reste flanche, ce sur quoi tu t’appuies, ce qui te fait sourire, ce qui te fait du bien, ce qui te soulage, ce qui t’apaise, c’est tout ça qui t’indique la route que tu dois prendre. Et peu importe s’il faut pour cela te séparer de ceux qui t’accompagnaient jusque là, peu importe que tu l’empruntes seul, et peu importe ce qu’il y a au bout. Avancer en harmonie avec tout ce que tu es là maintenant, avec celui que tu es devenu au fil des années, avec l’homme qui est né de l’enfant que tu as été et de tout ce qu’il a vécu depuis, c’est déjà être en bonne compagnie. La meilleure. La seule qui compte vraiment.

N’être que toi, ne marcher que vers là où toi tu as besoin d’aller.

Bien sûr que ça fait peur… Mais ça reste le seul moyen personnel, intime, valable et cohérent d’exister. Le reste n’est que futilité, ce sont des barrières, limites, contraintes, que tu te fixes comme des œillères t’empêchant de te réaliser. Est-ce réellement comme ça que tu envisages ton avenir ? Ne te dois-tu pas, à toi-même déjà, à ceux qui t’aiment réellement aussi, de chercher à vivre plutôt que de rester à regarder le temps passer ?

Je pose le verre là, devant toi.
Dis-moi.

© Isa – novembre 2014

dimanche 26 octobre 2014

Pas maintenant.

Un jour, tes erreurs de jeunesse seront réparées. Tu seras enfin suffisamment mature pour avoir les clés te permettant de les corriger, tu auras appris d'elles et ne les reproduiras plus, tu sauras les effacer. Elles t'auront forgée et poussée à devenir une version plus saine de toi-même, juste assez pour ne plus tomber dans les mêmes travers, juste assez pour que tu puisses enfin dire qu'en plus d'avoir vieilli, tu as aussi grandi. Un jour.
Mais pas maintenant.

Un jour, tu trouveras ta place dans leur vie. A équidistance du trop et du pas assez, entre l'euphorie et la mélancolie, à mi-chemin entre trop loin et trop près, entre trop froide et pas assez absente. Tu ne marcheras plus comme sur des œufs, mais, toute droite dans tes bottes et certaine du rôle que tu as à jouer auprès d'eux, tu avanceras droit sur une ligne tracée au crayon suffisamment épais pour que tes pas s'y emboîtent sans risquer d'en déborder. Un jour.
Mais pas maintenant.

Un jour, tu t'épanouiras dans ton activité quotidienne. Tu n'auras plus à porter le masque usant du sourire forcé et des hochements de tête sans conviction, tu ne t'encombreras plus de ces savoirs qui ne te sont utiles en rien, tu ne seras plus la courroie de transmission de ces valeurs auxquelles tu n'as jamais su adhérer. Tu seras libérée de ce qu'en haut on t'impose, affranchie des regards que d'en bas on te jette, tu t'échapperas de cet entre-deux étrange que seule la schizophrénie soigneusement développée pendant des années te permet d'affronter. Un jour.
Mais pas maintenant.

Un jour, tu pourras transformer tes rêves en projets. Tu monteras une marche supplémentaire vers la concrétisation de tes envies, elles ne seront plus mises au placard des fantasmes sans lendemain, elles quitteront le stade de l'imaginaire pour se matérialiser sous la forme de plans d'action, d'échéances et d'étapes à franchir. Tu auras le droit de les exprimer à voix haute, tu en parleras avec ce qu'il faut de conviction et de courage, et rien ne t'arrêtera. Un jour.
Mais pas maintenant.

Un jour, tu sauras faire du tri autour de toi. Tu sauras dire non à ceux que tu ne veux plus dans ta vie, tu sauras le faire sans trop les froisser et en assumant de ne pas vouloir te sacrifier, tu les repousseras avec douceur mais fermeté. A l'inverse, tu arriveras à prouver à ceux qui comptent à quel point ils comptent, à quel point c'est dur quand ils sont loin, à quel point ils sont devenus indispensables. Tu trouveras les mots justes pour chacune des personnes que tu croiseras, les mots exacts, ceux qui retranscriront à la perfection ce qu'il y a en toi pour eux, ni plus, ni moins, tout juste comme il faut, tout juste comme tu ressens. Un jour.
Mais pas maintenant.

Quand ?
On le saura un jour.
Mais pas maintenant.

© Isa – octobre 2014