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vendredi 14 novembre 2014

Nous.

C'est fort, c'est d'une intensité rare, c'est presque bizarre tant c'est difficile à comparer avec ce qu'on a connu avant, et puis cette sensation étrange d'être encore deux enfants enfermés dans des corps d'adultes, parce qu'on rit et qu'on vibre, parce qu'on touche l'insouciance du bout des doigts, qu'on danse sur les parvis des gares et qu'on boit à en redevenir les adolescents qu'on n'a jamais vraiment été.  Et pourtant être aussi des grandes personnes, avec leurs rêves et leurs projets et leurs peurs au quotidien, avec leur besoin d'avancer et de construire, avec leurs envies et les contraintes qui les empêchent de se réaliser. Être dans le partage de ces deux facettes, s'étonner de savoir passer ensemble de l'une à l'autre, comprendre qu'on espérait inconsciemment rencontrer quelqu'un avec qui il était possible de les laisser s'exprimer tour à tour, aimer ça. 

C'est prenant, c'est fusionnel, tu n'es pas là et je me questionne, je ne suis pas là et tu t'en inquiètes, on a du mal à se le dire parce qu'on est pudiques comme des cons, parce que c'est pas tout à fait le schéma que choisissent normalement un homme et une femme de nos âges, parce qu'on a peur que ce soit trop à recevoir pour l'autre mais surtout trop à donner pour soi, on n'a pas vraiment l'habitude de ce lien sorti de nulle part qui se révèle dans les échanges et les clins d'oeil qui vont du matin au soir, c'est troublant même, et que vont en penser les autres, et que va en dire la personne qui partage ma vie et puis comment dois-je le vivre moi ?

T'as vu, vu de dehors ça ressemble à de l'amour, ça en a les codes et les surnoms, ça en a l'impulsion et la présence continue, c'est là quoi qu'il arrive, doucement, en trame de fond, c'est là comme en veille, en attente d'un rire que j'ai envie de partager avec toi, d'une peine que tu voudrais que je t'aide à porter. C'est là dans les conseils qu'on échange, alors qu'on sait bien que l'autre a le droit de ne pas les suivre, qu'il ne va d'ailleurs sûrement pas le faire, mais qu'il a besoin d'entendre, encore, encore, il les réclame quoi qu'il décide d'en faire par la suite. 

Ça ressemble à l'amour, on en utilise le vocabulaire, on emploie des mots forts, ils sortent sans pouvoir être stoppés, ils se posent au bout de nos doigts et sur nos lèvres puis, une fois que c'est trop tard parce qu'ils ont été dits, on prend conscience d'à quel point ils sont vrais, à quel point on les ressent, et l'ampleur du truc fait peur parce que c'est loin très loin de ce qu'on a connu avant, mais est-ce que c'est grave, est-ce que c'est ça l'important ? 

On sait bien que non, l'important c'est plutôt d'entretenir, de continuer à arroser pour que ça ne meure pas, d'apprendre à assumer pour l'autre qui a besoin d'exister aux yeux des gens, pour le monde autour qui va se questionner, et surtout pour soi que tout ça a rudement bousculé. 

L'important c'est de profiter, de comprendre que c'est parce que c'est rare que c'est si joli, que ce n'est pas grave que ce soit troublant, l'essentiel est bien ailleurs, je le situe au niveau du sourire que ton visage arbore quand on se retrouve, je le mesure à mon sourire à moi, qui y répond toujours.

© Isa – novembre 2014

mardi 4 novembre 2014

Le verre est là.

Bien sûr que tu as peur. Bien sûr que c’est difficile, faire le grand saut, plonger dans l’inconnu, quitter la zone de confort. Bien sûr que tu as conscience de tous les risques que tu prendrais, celui de tomber, de mal te réceptionner, de te blesser au-delà du physiquement supportable, de ne pas savoir stopper l’hémorragie. Bien sûr que tu te dis que tout ça demande trop de courage, celui que tu n’as pas, que tu penses n’avoir jamais eu d’ailleurs, et puis le temps passe et tu te crois trop vieux pour tout ça, pour te réinventer, pour reconstruire une vie, pour poser la toute première pierre d’un tout nouveau chantier.

Et pourtant…

Si tu changeais l’angle de vue, ne verrais-tu encore que les obstacles et les risques et l’immense probabilité que tout se casse la gueule ? Si tu regardais autrement, n’y aurait-il sous tes yeux que des lendemains incertains, la douleur des uns et des autres, ceux que tu laisses et ceux pour lesquels tu décides de changer ? Si tu y mettais un prisme différent, les couleurs seraient-elles encore si sombres, encore si floues, encore si fades ?

Le verre est posé là, devant toi. La ligne séparant le liquide du vide le divise à l’exacte moitié de sa hauteur. Comment choisis-tu d’en parler ? Comment choisis-tu de le voir ? Te rends-tu compte que c’est un choix qui n’appartient qu’à toi ? Te rends-tu compte que de ta propre perception découlera toute une vision du monde qui t’entoure, du monde dans lequel tu évolues ? Et de ta place en son sein ?

Et toutes ces peurs qui te retiennent, existent-elles ailleurs que dans ton imaginaire ? Ailleurs que dans tes intestins qui dansent la gigue face à l’ampleur des choix que tu as à faire ? Ailleurs que dans tes jambes qui flanchent devant la route qu’elles ont à emprunter ? Evitent-elles le danger ?

Et si tu répondais à la peur par l’espoir ?
Et si tu répondais à l’incertitude par la confiance ?
Et si tu répondais aux ombres par la lumière ?

Et si, plutôt que d’avoir des doutes et des remords et des a priori sur ce qui t’attend, tu t’entourais de volonté, d’optimisme, de puissance ?

Tes lendemains n’appartiennent qu’à toi, aussi entouré puisses-tu être par les personnes qui te sont chères, tu mourras comme tu es né. Seul. Tu vivras comme tu t’es construit. Seul. Les autres sont parfois béquilles, parfois tuteurs, mais souvent simples compagnons de route. Ce n’est pas à eux de choisir comment tu dois pousser. Ce n’est pas à eux de décider de la direction que tu as à prendre. C’est à toi de grandir et d’avancer, motivé par l’énergie qui te secoue le ventre, encouragé par tes premières pensées au réveil le matin, apaisé par les dernières images qui défilent sous tes yeux clos le soir. C’est ce qui te tient éveillé entre les deux, ce qui te donne le courage et la force de vivre tes journées, ce qui t’aide à tenir quand tu vacilles, ce qui te fait rêver, ce qui te sert de refuge, ce dont tu as besoin en permanence, ce que tu cherches autour de toi quand tout le reste flanche, ce sur quoi tu t’appuies, ce qui te fait sourire, ce qui te fait du bien, ce qui te soulage, ce qui t’apaise, c’est tout ça qui t’indique la route que tu dois prendre. Et peu importe s’il faut pour cela te séparer de ceux qui t’accompagnaient jusque là, peu importe que tu l’empruntes seul, et peu importe ce qu’il y a au bout. Avancer en harmonie avec tout ce que tu es là maintenant, avec celui que tu es devenu au fil des années, avec l’homme qui est né de l’enfant que tu as été et de tout ce qu’il a vécu depuis, c’est déjà être en bonne compagnie. La meilleure. La seule qui compte vraiment.

N’être que toi, ne marcher que vers là où toi tu as besoin d’aller.

Bien sûr que ça fait peur… Mais ça reste le seul moyen personnel, intime, valable et cohérent d’exister. Le reste n’est que futilité, ce sont des barrières, limites, contraintes, que tu te fixes comme des œillères t’empêchant de te réaliser. Est-ce réellement comme ça que tu envisages ton avenir ? Ne te dois-tu pas, à toi-même déjà, à ceux qui t’aiment réellement aussi, de chercher à vivre plutôt que de rester à regarder le temps passer ?

Je pose le verre là, devant toi.
Dis-moi.

© Isa – novembre 2014

dimanche 26 octobre 2014

Pas maintenant.

Un jour, tes erreurs de jeunesse seront réparées. Tu seras enfin suffisamment mature pour avoir les clés te permettant de les corriger, tu auras appris d'elles et ne les reproduiras plus, tu sauras les effacer. Elles t'auront forgée et poussée à devenir une version plus saine de toi-même, juste assez pour ne plus tomber dans les mêmes travers, juste assez pour que tu puisses enfin dire qu'en plus d'avoir vieilli, tu as aussi grandi. Un jour.
Mais pas maintenant.

Un jour, tu trouveras ta place dans leur vie. A équidistance du trop et du pas assez, entre l'euphorie et la mélancolie, à mi-chemin entre trop loin et trop près, entre trop froide et pas assez absente. Tu ne marcheras plus comme sur des œufs, mais, toute droite dans tes bottes et certaine du rôle que tu as à jouer auprès d'eux, tu avanceras droit sur une ligne tracée au crayon suffisamment épais pour que tes pas s'y emboîtent sans risquer d'en déborder. Un jour.
Mais pas maintenant.

Un jour, tu t'épanouiras dans ton activité quotidienne. Tu n'auras plus à porter le masque usant du sourire forcé et des hochements de tête sans conviction, tu ne t'encombreras plus de ces savoirs qui ne te sont utiles en rien, tu ne seras plus la courroie de transmission de ces valeurs auxquelles tu n'as jamais su adhérer. Tu seras libérée de ce qu'en haut on t'impose, affranchie des regards que d'en bas on te jette, tu t'échapperas de cet entre-deux étrange que seule la schizophrénie soigneusement développée pendant des années te permet d'affronter. Un jour.
Mais pas maintenant.

Un jour, tu pourras transformer tes rêves en projets. Tu monteras une marche supplémentaire vers la concrétisation de tes envies, elles ne seront plus mises au placard des fantasmes sans lendemain, elles quitteront le stade de l'imaginaire pour se matérialiser sous la forme de plans d'action, d'échéances et d'étapes à franchir. Tu auras le droit de les exprimer à voix haute, tu en parleras avec ce qu'il faut de conviction et de courage, et rien ne t'arrêtera. Un jour.
Mais pas maintenant.

Un jour, tu sauras faire du tri autour de toi. Tu sauras dire non à ceux que tu ne veux plus dans ta vie, tu sauras le faire sans trop les froisser et en assumant de ne pas vouloir te sacrifier, tu les repousseras avec douceur mais fermeté. A l'inverse, tu arriveras à prouver à ceux qui comptent à quel point ils comptent, à quel point c'est dur quand ils sont loin, à quel point ils sont devenus indispensables. Tu trouveras les mots justes pour chacune des personnes que tu croiseras, les mots exacts, ceux qui retranscriront à la perfection ce qu'il y a en toi pour eux, ni plus, ni moins, tout juste comme il faut, tout juste comme tu ressens. Un jour.
Mais pas maintenant.

Quand ?
On le saura un jour.
Mais pas maintenant.

© Isa – octobre 2014

dimanche 19 octobre 2014

Il y a moi & moi

Ne crois-tu pas qu'il est un peu trop facile de reprocher à l'autre de ne t'offrir qu'une vision parcellaire de la personne qu'il est ? Je ne peux donner que ce que tu es prêt à recevoir de moi, ne dire que ce que tu es prêt à entendre, ne montrer que ce que tu es prêt à voir. Ce n'est pas moi que je cherche à dissimuler, c'est toi que je cherche à préserver, quand l'image que je décide de faire parvenir jusqu'à toi est tronquée selon un schéma bien précis, quand elle est entourée de zones d'ombre, quand elle n'est pas exhaustive.

Ne vois-tu pas que si j'évite de tout dévoiler, c'est parce que je ne sais que trop que tu n'es pas apte à appréhender ce que je suis dans son intégralité ? C'est toi qui choisis de ne voir qu'une facette plutôt que tous les contours, c'est toi qui te contentes du personnage sans creuser pour trouver la personne, c'est toi qui décides de t'arrêter quand le travail de fouille te semble trop ardu. Ce n'est pas moi que je rends mystérieuse, c'est toi que je pousse à t'interroger, à t'intéresser, et je ne t'imposerai jamais ce que visiblement tu ne cherches pas à deviner.

Je n'ai aucun problème avec celle que je suis. Je connais tous mes courages, toutes mes imperfections, toutes mes failles. Je suis consciente de chacun de mes défauts, de chacune de mes facettes, de chacun de mes personnages. Je sais les rôles que je joue, je sais les vérités que je dévoile. Je connais toutes les astuces que je décline pour ne mettre en lumière que ce que tu es en mesure de regarder, et je connais parfaitement ce qui se cache au-delà. Je me connais par cœur, je me pratique depuis des années, je sais quand je suis dans la représentation et quand je suis dans l'être, je sais quand ce que je dégage est déguisé par les conventions, je sais quand ce que je montre n'est paré d'aucun artifice.

Tu me dis actrice, tu me dis menteuse, tu me dis manipulatrice parfois. Te poses-tu la question de pourquoi je dois jouer, mentir et manipuler ? Imagines-tu un seul instant te retrouver face à toutes les femmes que je suis, d'un coup d'un seul, sans aucune parure et sans aucun trait caché ? Visualise. Serais-tu capable de gérer à la fois le personnage public, celui qui est surjoué parce qu'il s'adresse à un auditoire étendu qui n'attend que le superficiel, le drôle et le léger, ce personnage plein de confiance et d'estime qui assène ses vérités sans se soucier de ce qu'en pensent les autres, mais aussi la femme qui se cache derrière, pleine de doutes et de failles et de contradictions, celle qui est effrayée par les gens et par le monde et par les envies qui l'assaillent ? Arriverais-tu à t'y retrouver, si tu avais ces deux moi réunis dans un seul corps, là juste en face de toi ? Assumerais-tu de devoir jongler de l'un à l'autre, de devoir rire quand je me donne en spectacle, de devoir vite retrouver ton sérieux quand j'exprime du vrai et du douloureux et du dérangeant ? Saurais-tu regarder la petite fille qui crie et pleure à l'intérieur de moi quand, blessée par la vie, elle avoue ne plus se retrouver dans mes traits adultes, puis soudainement recommencer à rire et à badiner quand le personnage haut en couleurs reprendra le dessus ? As-tu vraiment envie de ça ?

Il y a plusieurs mondes dans le monde, plusieurs personnes dans une personne. Et une infinité de possibilités de recoupages entre chacune de ces personnes et chacun de ces mondes. Chaque recoupage que je dévoile à tes yeux, je le choisis soigneusement en fonction de ce que je te sais capable de supporter. Ne viens pas me reprocher de ne rien te dire de plus, comprends plutôt que c'est à toi de montrer que tu as envie de savoir, et que tu as les épaules pour le gérer. Ne viens pas m'accuser de surjouer, comprends plutôt que c'est à toi d'être en demande de quelque chose de plus simple, de plus vrai. C'est un travail que je ne peux pas faire pour toi, je suis déjà bien trop occupée à le faire pour mes propres attentes vis-à-vis de ceux que je côtoie. Observe, trie, décide, et dis-moi. Tout est aussi simple que ça.

Et si parfois tu jalouses certaines de mes relations avec d'autres, qui te paraissent démesurément fortes et entières et sans aucune comédie, sache qu'elles sont nées d'une demande de leur part, vraie, sincère, motivée par une réelle envie. Qu'à un moment ils ont dit "je veux tout", et que j'ai vu et entendu et senti que non seulement ils le pensaient vraiment, mais qu'en plus ils étaient en mesure d'en assumer les conséquences. Et ça c'est rare et cher, c'est rare et beau, c'est rare et précieux, et ces personnes-là se comptent sur les doigts de la main. 

Regarde ta main à toi : es-tu sûr que tu me veux sur l'un de ces cinq doigts ? Es-tu sûr qu'il y a vraiment une place pour moi ? Que je ne la vole à personne qui la mériterait plus, qui l'honorerait plus ? Tu n'as aucune certitude, n'est-ce-pas ? Alors ne viens pas me reprocher de ne pas me donner à toi. Prends plutôt de moi le personnage superficiel, l'image publique, ils sont là pour ça. 

J'assume sans pudeur l'air hautain que cela va me donner de le dire : le vrai moi ne se gaspille pas. C'est valable pour chacun d'entre nous. Ne nous gaspillons pas, et ne gaspillons pas les rares places qu'il y a sur chacun de nos doigts.

© Isa – octobre 2014

samedi 27 septembre 2014

Rire & Vivre

On a probablement tous connu ces périodes un peu folles, un peu détachées de toute réalité, pendant lesquelles on s'est laissé aller à vivre à mille à l'heure, à dévorer, à se gaver, à s'enivrer des moments beaux et forts qui passent trop vite pour qu'on prenne le risque d'en perdre la moindre miette, on a tous couru après le temps, essayé de caser plusieurs journées à l'intérieur de 24 petites heures, on s'est senti pousser des ailes, mis en mouvement par une énergie dont on ne sait jamais tout à fait d'où elle nous vient, on s'en fout un peu d'ailleurs, l'important c'est d'avoir le jus, c'est d'avoir les muscles prêts pour l'effort, c'est d'en avoir assez sous le pied pour continuer à bouger.

Alors on y va, on croque et c'est grisant, on ne s'arrête plus parce que faire des pauses c'est pour les faibles, c'est une perte de temps, c'est gaspiller des secondes précieuses qu'on pourrait passer à vivre encore plus intensément, et puis s'arrêter ça voudrait dire aussi stopper le délicieux étourdissement qui ne nous quitte plus, tu sais quand la tête te tourne un peu parce que tout ton corps est en branle, parce que ton cœur bat fort et que tu vas encore plus vite que la vie qui grouille autour de toi, quand tu tiens debout uniquement grâce à ton mental qui te pousse à surpasser toutes tes limites physiques, quand tu te drogues à l'euphorie et à l'effervescence.

Alors on fait tout de façon frénétique, compulsive, instinctive, irréfléchie, irraisonnée, déraisonnable aussi, on avale des kilomètres de pavés arpentés, on fait la fête, on danse, on lève les verres et on les fait s'entrechoquer, on trinque à l'amour et à l'amitié et au bonheur et à l'insouciance et à la vie, on trinque à ce qu'il y a entre nous et aux sourires qu'on s'échange et à nos yeux qui se parlent sans que nos bouches n'aient à prononcer le moindre mot, on se rend soûls de ces instants de complicité, on est juste assez attentifs pour ne rien rater de ce sentiment incroyable d'être en parfaite harmonie avec soi, avec la terre sous nos pieds, avec les autres autour. Le reste n'est que futilité. Le reste n'existe pas.

On ne se laisse pas redescendre, ce serait une petite mort un peu, ce serait une fin trop brutale et on n'a pas les épaules pour ça, nous ce qu'on veut c'est poursuivre ainsi jusqu'au bout de la nuit, jusqu'au bout de la vie, on veut encore de la musique et le bruit des rires et l'ivresse et la folie aussi, on veut que ça s'éternise, on n'est même pas fatigués, et puis on se reposera quand on sera vieux, on arrêtera quand on sera morts. Alors on danse et on chante et on partage encore, on rit encore à s'en faire mal au bide, de cette douleur délicieuse qui nous rappelle qu'on est vivants, de cette brûlure contagieuse qui nous rappelle qu'on s'aime et qu'il n'y a plus que ça qui compte.

Et pendant qu'on fait tout ça, la vie coule autour de nous, son flot continu et imperturbable avance toujours dans le même sens, charriant avec lui tout un lot de choses dont on ne devine même pas l'existence, trop occupés qu'on est à ne penser qu'au plaisir, elle coule et met en place un avenir qu'on ne soupçonne pas, elle coule et tisse un filet dans lequel doucement elle nous emprisonne sans qu'on ne s'en rende compte, elle coule et met de l'enjeu là où on ne s'attend pas à ce qu'il y en ait un jour.

"On rigole, on rigole, et si ça se trouve là tout de suite, sans le savoir, on est à un tournant de nos vies" a-t-on résumé sur Twitter hier soir. 

Sans pour autant se demander si dans quelques heures, on en rira encore.
Sans pour autant chercher à avoir les idées plus claires.
Sans pour autant freiner ou au moins ralentir avant qu'il ne soit trop tard.
Sans pour autant parvenir à être suffisamment lucide pour comprendre que ce n'est pas parce qu'il est invisible que le mur en face n'existe pas.

Sans savoir si c'est une question d'heures, de jours ou d'années avant que la vie ne reprenne ses droits et nous force à prendre un virage inattendu pour lequel on n'a jamais été si peu préparés.

Alors chantons, dansons, trinquons, rions... jusqu'à ce que toute la poudre qu'on se jette aux yeux ne cesse subitement de faire effet. Parce qu'inévitablement, ce moment-là va finir par arriver.

© Isa – septembre 2014

lundi 22 septembre 2014

Ton monde à toi

Dans ton monde à toi, il n’y a que peu de place pour l’immobilisme. Stagner n’est pas une option, le mouvement est perpétuel, il faut avancer, marcher, courir, surtout ne pas ralentir, ou alors juste le temps d’observer et de choisir l’itinéraire, mais vite, sans traîner, rester sur place ça veut dire prendre le risque de voir le ciel se charger de nuages, prendre le risque de voir la nuit tomber. Comme tu n’aimes ni la tempête ni l’obscurité, tu préfèreras toujours partir en quête d’un ailleurs où il fera jour et grand soleil. Il y a quelque chose de l’oiseau migrateur dans ta personnalité, quelque chose d’animal dans l’instinct de survie qui te pousse à te déplacer, quelque chose de primaire dans tes envies de large.

Dans ton monde à toi, la peur de la chute n’empêche jamais la prise de risque. Ta capacité à envisager la douleur potentielle sans chercher à la fuir renvoie à une forme de courage aux yeux de certains, mais toi tu sais bien que ça s’explique plutôt par une certaine forme de folie, d’inconscience, de déni. Tu sais bien que c’est une drogue tout ça, essayer tout, tout le temps, à tout prix, sans penser aux conséquences autres que celles que tu espères, tu te répètes que la peur n’évite pas le danger et ça te donne tous les courages de la Terre, toute la puissance aussi, ce sentiment étrange d’être invincible et incassable alors que le passé t’a prouvé mille fois que quand tu tombes, ça fait mal. Mais forte de t’être relevée mille et une fois, tu accepteras toujours la possibilité de tomber encore.

Dans ton monde à toi, l’impatience est un mode de vie, un art que tu maîtrises à la perfection, trépigner fait partie du quotidien comme respirer ou te nourrir, d’ailleurs tu n’inspires pas que de l’air mais aussi de grandes bouffées d’envies ; tu ne te gaves pas que de nourriture terrestre mais aussi d’émotions, de moments, tu fais une boulimie de projets, de plans sur la comète, de désirs de plus en plus grands, de plus en plus impérieux, jusqu’à devenir plus importants que toi, tu n’es que l’exécutant de ces choses qui se décident sans toi, tu n’es que l’instrument par lequel elles finiront forcément par arriver, tu n’es que le pantin articulé contrôlé par son bouillonnement intérieur. Elle est faite de tout ça, ton énergie vitale, elle n’est rien de plus que ça.

Dans ton monde à toi, la consommation est rapide et excessive, à la limite du frénético-compulsif, il en faut beaucoup pour te rassasier, jusqu’à épuisement des stocks, jusqu’au bout du bout, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à racler, tu veux tout, tu grattes encore, tu creuses plus loin pour être sûre d’avoir atteint la moelle, d’avoir touché la quintessence, de ne rien avoir manqué. Et même après ça il t’en faut encore, tu tapes du pied, tu te plains, tu en redemandes, j’en veux encore, encore, encore, puis tu te résignes et t’empresses de trouver une nouvelle chimère à poursuivre, un nouvel os à ronger, une nouvelle cible à atteindre, vite, vite, surtout ne pas rester immobile, surtout ne pas rester frustrée, surtout ne pas faire de place à l’angoisse qui pourrait s’engouffrer.

Dans ton monde à toi, où il n’y a de place pour personne, tu en as pourtant laissé entrer quelques-uns et tu vis tous les jours avec la peur au ventre que ce que tu es les fasse fuir, qu’ils s’en aillent, fatigués de ne pas comprendre, usés par tes mouvements incessants qui leur donnent parfois la nausée, impuissants face à tes frasques qu’ils ne savent ni décoder ni endiguer, incertains du rôle qu’ils ont à jouer et de la place qu’ils ont à prendre, étouffés par la quantité d’amour qu’il y a en toi pour eux, démunis par ton apparente fragilité, lassés.

Dans ton monde à toi, les flux circulent vite et dans tous les sens, alors tu vacilles parfois, la tête te tourne un peu, tes jambes en trembleraient presque et tu vis toujours en plein courant d’air. Tu suffoques, tu t’épuises, tu t’énerves d’avoir construit pareil univers et de continuer à y évoluer. Le problème majeur étant qu’à part précisément à cet endroit là, il n’y a nulle part au monde où ton vrai toi est en mesure d’exister.

© Isa – septembre 2014

mercredi 17 septembre 2014

Il faut que tu viennes, maintenant

Viens là, toi. Viens me dire en face toutes ces choses que tu m’écris. Viens me les murmurer à l’oreille, me le montrer avec tes yeux, me les faire de tes mains. Viens accompagner tes paroles des mouvements qu’elles décrivent, viens ajouter des sensations tactiles à nos promesses d’autre chose, viens balayer le fantasmé pour le remplacer par du vécu.

Viens, qu’on ait des choses à raconter de nous, de vraies choses que les autres pourront comprendre aussi, pour l’instant ils sont là à ne pas miser un centime sur ce qui est né dans un univers parallèle déconnecté de toute réalité tangible, pour l’instant ils s’arrogent le droit de juger, de critiquer, de défier, de rire et de miser sur l’échec, viens avec moi leur montrer qu’ils ne remporteront pas ce pari là.

Viens là, il est temps, c’est l’heure de nous fabriquer des souvenirs en plusieurs dimensions, de nous rendre mouvants dans les yeux de l’autre, de nous marquer de nos odeurs et du goût de nos lèvres ; il est temps, c’est l’heure de me cacher dans tes bras, de m’y réfugier, d’en sentir la force, c’est l’heure de t’abandonner à mes mains, de t’y confronter, d’en sentir la douceur.

Viens, ça fait trop longtemps que mes yeux n’ont pas croisé les tiens, bien trop longtemps que ta peau ne s’est pas retrouvée sous mes doigts, ils brûlent de l’avoir touchée si peu, trop peu, ils brûlent de ne pas s’en être nourris davantage, de ne pas l’avoir parcourue plus qu’ils ne l’ont fait. Dis-moi d’abord que tu sens aussi le manque partout en toi, de ton bas ventre qui irradie à ta tête qui bouillonne, de tes mains qui cherchent à tes jambes qui vacillent, dis-le moi d’abord de tes mots puis viens me le montrer de ta présence et de tes actes, viens me le crier sans bruit et sans détour.

Il faut que tu viennes maintenant, ça suffit de se dire que la distance nous rend fous, ça suffit de se jurer qu’à l’autre bout il n’y a que nous, ça suffit de tenter de se rassurer par des artifices qui n’ont plus l’effet escompté, on est au-delà de ça, au-delà de l’envie timide d’en apprendre plus sur l’autre et sur soi face à l’autre, au-delà du désir fugace de se voler de frêles baisers innocents, on est au niveau d’au-dessus, on est dans le besoin physiologique de se retrouver, dans le désespoir du contact qu’on attend et qui n’arrive pas, on est dans l’urgence de mélanger les bouches et les mains et les corps et les âmes, ça brûle, ça mord, il faut que tu viennes maintenant.

Tu sais bien que je t’attends et je n’aurai pas la force de te faire croire que si tu ne me rejoins pas, tu seras remplacé. Je n’aurai pas l’audace de te mentir, le courage de te faire du mal. Tu sais bien qu’il n’y a que toi et que le vide que tu laisses ne peut être rempli par un autre que toi, je pourrais faire semblant que je n’ai qu’à claquer des doigts pour qu’il soit comblé, mais quand bien même ce serait le cas, il semblerait que le trou béant ait été creusé selon ta forme et que nul autre ne puisse s’y emboîter.

Alors viens là, toi, viens qu’on essaie de faire quelque chose de tout ça, viens qu’on cherche ensemble à savoir si un nous existe quelque part, viens qu’on tente de faire germer une belle histoire de ce qu’on a semé.

Il nous faut ça pour qu’on puisse un jour se quitter sans regret.
Ou alors peut-être… pour ne plus jamais se quitter ?

© Isa – septembre 2014