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samedi 12 juillet 2014

L'arrivée

(Épisode précédent ici)

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Elle était arrivée à Paris au début du mois d'août. Trois mois après l'électrochoc qui l'avait poussée à quitter la province calme et brumeuse où elle ne respirait plus, elle s'enivrait désormais des vapeurs de pollution, des klaxons incessants et du soleil de plomb, lourd, omniprésent. L'été était là, il s'était installé alors qu'on ne l'attendait plus, et avait balayé d'un coup de ciel bleu toutes les médisances de ceux qui le pensaient boudeur.

En posant ses valises dans le petit appartement qu'une lointaine connaissance lui sous-louait pour quelques mois, Marie s'autorisa enfin à regarder en arrière et à revenir sur ce dimanche pluvieux qui avait vu sa vie changer. Elle se souvint alors de la vitesse à laquelle elle avait rejoint le cocon familial, de sa course effrénée dans les escaliers pour atteindre la salle de bains, de son visage qu'elle avait lavé à grande eau comme pour s'assurer qu'elle était bien éveillée et de son reflet dans le miroir qui lui était apparu comme l'ultime confirmation que sa décision était la bonne. Elle se souvint aussi être redescendue au salon bien plus calme, envahie d'une sérénité qu'elle ne connaissait pas vraiment, forte d'une détermination nouvelle et salvatrice. Elle avait alors aidé sa mère en cuisine, discuté politique avec son père, survolé d'un œil connaisseur les devoirs de son petit frère, et avait pris soin de mettre dans chacun de ses gestes la même application qu'à l'accoutumée, s'empêchant toute démonstration d'une quelconque nervosité, attendant le moment propice où il lui faudrait parler. L'occasion lui a été donnée lors du dîner pendant lequel, pleine d'une certitude qui prenait le pas sur la peur, elle leur avait annoncé à tous les trois qu'elle voulait s'en aller.

Les semaines qui ont suivi ont été rythmées par les quelques démarches incontournables pour tout nouveau départ. Rédiger une lettre de démission et mettre de l'ordre dans les dossiers qu'elle laissait à son successeur. Partir en quête d'un toit où s'abriter et mettre de l'ordre dans la chambre d'enfant qu'elle avait toujours connue. Préparer son entourage à son absence et mettre de l'ordre dans les relations qu'elle entretenait avec ceux qu'elle quittait. Faire ses valises et mettre de l'ordre dans tout ce qu'elle avait accumulé jusqu'à lors. Prendre des rendez-vous ici et là, à la banque, au garage, avec les parents des enfants à qui elle donnait régulièrement des cours particuliers, mettre de l'ordre dans chaque recoin d'une vie qu'elle s'apprêtait à bouleverser. Sans vraiment qu'elle en ait conscience, tout cela lui avait permis de vivre son départ comme un réel projet, construit et pensé, bien plus que comme une fuite en avant, désordonnée, impulsive et lâche. Elle avait pris le temps de faire les choses comme il fallait qu'elles soient faites, sans précipitation, avec une énergie qu'on ne lui connaissait pas, et chacune des étapes franchies avait rassuré son entourage, amis, famille, qui, bien que surpris par la soudaineté de sa décision, avaient alors compris que la démonstration de force qu'elle déroulait sous leurs yeux était une preuve irréfutable de son besoin de partir pour de bon.

Puis le jour J était arrivé. Elle était montée dans sa voiture sans regard en arrière et s'était même surprise de ne pas pleurer. Même le tremblement de ses mains sur le volant trahissait l'excitation bien plus que la nervosité. Et en démarrant le moteur elle avait senti au bout de la clé de contact l'allégorie du démarrage d'une nouvelle vie, partir pour recommencer à zéro, partir comme en quête d'un nouveau sens à donner.

La destination n'avait fait l'objet d'aucune réflexion, Paris s'était imposée en une fraction de seconde. La capitale qui bouillonne, qui bouge, qui vit la nuit autant que le jour, l'art, les rues pavées, la foule et l'anonymat confortable qu'elle offrait, c'était là et nulle part ailleurs que Marie voulait renaître. C'était là et nulle part ailleurs qu'elle voulait se réinventer.

Et là, maintenant, alors qu'elle venait d'entrer dans cet appartement où elle apprendrait à vivre seule pour la toute première fois, de nouveau la tête lui tournait. Mais cette fois, plus de peur, plus de craintes, et pas la moindre appréhension à affronter l'étourdissement devenu familier. Elle savait que cette fois il naissait d'un sentiment incomparable de liberté, de la faim de découvrir, de la soif d'apprendre, de la nécessité de se découvrir, du besoin de s'apprendre.

Son premier réflexe, avant même de faire le tour des quelques mètres carrés qui serviraient de théâtre à son nouveau départ, fut de se diriger d'un pas décidé vers la salle d'eau où elle espérait trouver un miroir dans lequel elle croiserait son reflet. Trois mois après la dernière fois où elle s'était regardée avec autant d'intensité, ce qu'elle y vit l'emmena à un niveau supérieur de réjouissance. Bien sûr, c'était encore elle, ses cheveux en cascade, ses yeux fatigués par le réveil matinal et le voyage, ses joues rougies par l'émotion. Bien sûr, elle se retrouvait dans les plis de son front, dans le grain de beauté dans son cou, dans les quelques tâches de rousseur sur son nez. 

Mais il y avait aussi, collé sur sa bouche et ricochant partout sur son visage, un sourire qu'elle n'avait encore jamais vu, de ces sourires qui s'étendent d'une oreille à l'autre, généreux, naturels, spontanés. De ces sourires qui hurlent le bonheur et l'affichent sans pudeur, sans réserve, sans mesure.

Elle ne se reconnaissait pas dans la forme bien étrange qu'il donnait à son visage, mais elle trouva cela si joli, si seyant, si normal et si puissant qu'elle se promit à cet instant de tout faire pour le reproduire aussi souvent que possible.

Se faire cette promesse silencieuse la poussa à un nouveau constat, violent, puissant : ce sourire méritait mieux que le reste du corps qui l'entourait, mieux que les vêtements fades qui venaient ternir son éclat, mieux que le teint blafard qui l'empêchait de rayonner pleinement, mieux que la lourde chevelure qui tombait tout autour en cherchant à le dissimuler. Il y avait tout à refaire pour réellement le sublimer.

Sans prendre le temps de s'installer, de regarder autour d'elle, de se reposer des heures épuisantes passées sur les routes qui l'avaient conduites ici, elle attrapa son sac et ses clés et sortit en trombe de l'appartement. 

Ce matin, elle avait réussi à partir. Mais il lui restait une ultime marche à grimper avant d'être tout à fait arrivée. 

Il lui fallait maintenant tout changer. Elle ne serait prête qu'une fois tout à fait transformée.

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© Isa – juillet 2014

dimanche 6 juillet 2014

La décision

C'était arrivé au cours d'un mois de mai qui se prenait pour novembre. Les feuilles au sol, le vent et la pluie fine en continu, les températures qui se refusaient à décoller. Le printemps n'avait pas encore réussi à se frayer un chemin pour naître d'un hiver bien décidé à jouer les prolongations, il faisait froid, il faisait sombre, il faisait triste aussi.

Elle était la seule de son entourage à apprécier ce caprice de la météo. Quand les autres s'impatientaient que pointent enfin des journées plus ensoleillées, elle se réjouissait de ce que la Nature lui offrait comme répit. Pendant quelques jours encore, elle pouvait se camoufler derrière écharpes et bonnets, pendant quelques jours encore, elle pouvait couvrir ses jambes sans que cela ne suscite étonnement et incompréhension.

Elle portait en bandoulière des complexes si envahissants qu'ils auraient pu se voir depuis la Lune et les étoiles, et les quelques mois de l'année pendant lesquels elle pouvait les recouvrir de couches et de couches de vêtements douillets lui étaient indispensables pour, en dessous, tenter d'épaissir la carapace de peau qui prendrait le relais du tissu une fois les beaux jours arrivés. Chaque année, le même rituel, les mêmes réflexes. Chaque année, quelques mois pour se faire à l'idée de devoir surmonter les suivants.

Pourtant, dans les yeux des autres, Marie était jolie. Un corps aux proportions harmonieuses, un visage fin aux allures de bijou orné de deux pierres bleu azur, de longs cheveux d'un brun profond, lourds, épais, qui descendaient jusqu'au milieu de son dos. Mais dans son miroir, elle ne voyait que la honte de n'être qu'elle-même, si inférieure à toutes ces autres qu'elle voyait défiler affichant avec grâce toute l'étendue de leur féminité, si faible face à leur assurance, si empotée face à leur élégance.

Alors Marie souffrait, se cachait, se tapissait dans chaque recoin d'ombre et attendait sans y croire qu'un jour quelque chose la sortirait de force de sa morosité.

Et puis, ce jour de mai frisquet, alors qu'elle se promenait sur la digue déserte, elle fut prise d'un étourdissement dont elle ignorait la provenance et eût soudainement besoin de s'asseoir pour apaiser les signaux déchaînés envoyés par son corps. Ce n'était pas la première fois que cela arrivait, c'était même devenu récurrent ces derniers temps, tant et si bien qu'elle avait pris la décision de faire une batterie d'examens médicaux qui n'avaient rien donné. Et aujourd'hui, là face à la mer et entourée de sa forteresse de solitude, elle sentait l'urgence vitale de prendre quelques minutes pour analyser l'émoi qui l'envahissait et, en parallèle, comprit que pour une fois elle avait en elle la force de ne pas fuir devant le chamboulement qui avait lieu à l'intérieur de chacun de ses organes. Il était temps d'affronter.

Combien de temps était-elle restée là, les jambes se balançant au-dessus de l'eau, les cheveux au vent, les yeux mouillés par le froid mordant ? Elle l'ignorait. Elle avait perdu toute notion du temps quand elle s'était enfermée dans ses pensées, quand elle s'était verrouillée au fond, tout au fond de son inconscient qu'elle s'attachait fort à rendre intelligible. 

Que s'était-il passé autour pendant ce temps-là, l'avait-on observée, sa présence étrange et immobile avait-elle été remarquée par quelque rare badaud passant au loin ? Elle ne le savait pas. Elle s'était emmurée dans elle-même, étanche et imperméable à la vie qui coulait autour d'elle, le besoin étant de se retrouver face à son intérieur plutôt qu'à ce qui existait au-delà de sa propre enveloppe corporelle.

Finalement qu'importaient le temps écoulé et les autres autour qui restaient un mystère, puisque Marie était sortie de ce moment de torpeur forte d'une décision qu'elle savait incontournable. Elle ne savait pas encore ce qui l'attendait, les réponses qu'elle obtiendrait, les personnes qu'elle rencontrerait. Elle ne savait pas encore ce qu'elle apprendrait d'elle, ce qu'elle recevrait de la vie, les obstacles qu'elle aurait à surmonter, les épreuves qu'elle aurait à endurer.

Mais il n'y avait qu'une seule chose à faire, qu'un seul pas à franchir, qu'un seul mouvement à initier. Le reste n'était que détails et fioritures, le reste n'était qu'inquiétudes à ignorer. Il serait bien temps de tous les gérer... après.

Aujourd'hui, Marie sût enfin qu'elle se devait à elle-même, bien plus qu'aux autres qui l'aimaient, d'aller renaître ailleurs.

Aujourd'hui, Marie décida de partir.


© Isa – juillet 2014

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[ La suite ici ]

samedi 21 juin 2014

Fatiguer un peu...

Y aller tous les jours, y aller comme on va au charbon, sans envie et sans passion, sans trouver de sens au-delà de la nécessité de voir tomber son dû à la fin de chaque mois. Y aller un peu à reculons, sentir que sa matière grise s'étiole peu à peu dans la répétitivité de certains gestes, de certains mots, en perdre sa capacité à réfléchir, à prendre des initiatives, à bousculer les habitudes. Y aller comme on va à la mine, sauf que c'est bien moins salissant et beaucoup moins fatigant, sauf que c'est bien moins glorieux aussi, avoir la pleine conscience que beaucoup d'autres font bien pire et pour gagner bien moins, se sentir coupable de se plaindre, s'interdire de le crier sur tous les toits pour ne pas paraître ingrat de la "chance-qu'on-a-d'avoir-un-boulot-sûr-quand-même", s'interdire de dire qu'on est en train d'y laisser sa peau, son énergie, son envie de faire mieux et plus. Et quand enfin le salaire tombe avoir l'impression d'avoir fait une redoutable tractation avec le diable, je t'ai vendu mon âme en échange de ces quelques billets, je t'ai vendu mon temps et j'y perds chaque mois quelques plumes, je t'ai vendu ma présence et je ne m'y retrouve plus.
Fatiguer un peu.

Alors parfois se sentir pousser des ailes, elles sortent du dos arrachées par l'envie d'autre chose, elles transpercent la peau pour s'extraire du dedans, le mouvement est aussi douloureux que salvateur, parce qu'enfin la motivation, enfin des idées pour sortir de là, enfin un regain de confiance qui fait croire que tout va aller mieux. Préparer l'avenir, le voir autrement, glaner des informations, nouer des contacts, activer des réseaux, coucher des projets noir sur blanc sur le papier pour qu'ils deviennent tangibles, qu'ils prennent de la place, qu'ils deviennent une simili réalité, un objectif à atteindre, avoir enfin un but. Mais se heurter à tant de contraintes, les bâtons dans les roues, les obstacles sur la route, tout ça prend la forme d'un manque de temps pour y travailler, d'un manque d'énergie à y consacrer, d'un manque de soutien qui permettrait l'envol, le vrai.
Et fatiguer un peu.

Et puis de l'autre côté du prisme de la vie, chercher l'amour et l'amitié, chercher du réconfort dans les relations établies mais aussi dans celles qui démarrent, toutes prometteuses de jolis moments qui font oublier les bobos professionnels, chercher le contact avec l'autre, le provoquer, l'enclencher et s'en délecter à pleine bouche quand il est enfin là. Bouffer chaque seconde de chaque minute en leur compagnie, les dévorer des yeux et les serrer fort, s'entourer physiquement de leur présence et de leurs voix et de leurs regards, croquer leurs sourires rassurants, s'abreuver de leurs mots et s'enivrer. Mais là encore, n'avoir que trop d'attentes, en vouloir toujours plus, se faire succube à leurs dépens, se faire vampire suçant tout leur sang, en faire beaucoup trop, en demander encore et encore, les voir se braquer et ne plus rien donner. S'apercevoir qu'en réalité le coupable n'est jamais l'autre qui s'éloigne mais soi-même qui, à trop tenter de se les accaparer, les contraint à s'enfuir à toutes jambes avant d'avoir été complètement phagocytés. Se prendre la tête entre les mains, sentir les larmes couler en flot continu et silencieux, d'abord une fois de temps en temps puis de plus en plus souvent, attention on dirait que ça va devenir quotidien, le sentiment de solitude et d'incompréhension est partout autour, il n'en faut guère plus pour que les vannes s'ouvrent, lancer des bouteilles à la mer en public et elles ne sont que rarement repêchées, et quand bien même quand c'est enfin le cas, refuser la main tendue par cet autre qui voudrait aider, c'est bien trop dangereux de le laisser entrer, on va finir par attendre de lui comme on a attendu des autres avant lui, on va finir par être déçu encore, il vaut mieux systématiquement le rejeter.
Fatiguer... un peu.

Malgré tout oser parfois afficher le mal-être, oser parfois demander de l'aide, donnez-moi du temps et une épaule et peut-être quelques cachets putain, donnez-moi quelque chose à me mettre sous la dent pour patienter avant d'en arriver là où j'ai besoin d'être, dans une clairière ensoleillée où les oiseaux chantent et où le ciel est bleu, donnez-moi des ersatz d'amitié puisque la vraie m'est refusée, donnez-moi du bluff et je saurai m'en contenter, je te promets je m'en contenterai, je ne te demanderai pas plus parce que je sais que tu n'en as pas envie, donnez-moi quelques minutes d'attention au cours des 24 heures que durent vos journées, je prends tout, je prends les miettes, je prends le faux, je prends le toc et le skaï tu sais. Finalement se contenter de peu, des "comment vas-tu ?" à l'intérieur desquels se cachent des "surtout réponds-moi que tout va bien, je n'aime pas les lamentations", des rendez-vous où l'on trinque à une complicité toute relative et éphémère, de ces messages que l'on reçoit et via lesquels on sent bien que l'autre prétexte chercher à avoir des nouvelles de toi alors qu'en fait il a encore et toujours besoin de parler de lui. Le voir arriver avec ses gros sabots, celui qui aime te faire croire que ton ressenti l'intéresse mais qui inévitablement finira par faire dévier l'échange sur ce qui est tracassant dans sa réalité à lui, voir arriver ça toutes les deux heures au moins, mais prendre quand même et s'intéresser et questionner et aiguiller et conseiller, parce que n'exister que dans ce qu'on peut apporter à l'autre pour qu'il se sente mieux, eh bien, quelque part, c'est déjà exister.
Mais fatiguer un peu.

© Isa – juin 2014

vendredi 13 juin 2014

Choisir d'aimer

Avoir mal de son absence, si pesante depuis maintenant deux longues et douloureuses années, si présente dans ton corps amputé de ses regards et de ses sourires, si violente tant vous étiez proches et fusionnels...
Avoir mal de vos disputes, des reproches que vous vous êtes trop souvent faits, de ne pas lui avoir assez dit que tu l'aimais, des incompréhensions ponctuées d'amour et de l'amour ponctué d'incompréhensions, de ces quelques différences qui auront eu à jamais raison de votre complicité...
Avoir la nostalgie de vos fous rires, de vos balades et de vos chansons, de ces gens qui vous prenaient si souvent pour des jumeaux tant votre ressemblance est troublante, de ces galères communes que vous avez surmontées ensemble, de ces décisions que vous n'avez pu assumer que parce que vous les aviez prises ensemble...
Avoir mal et pourtant... choisir d'aimer.

Avoir mal des erreurs que tu as faites avec lui, des nombreux essais de construction d'une relation intime, tous soldés par des échecs, de ces choses que tu n'as compris que trop tard, que pendant un "après" n'offrant aucune possibilité de retour en arrière...
Avoir mal de ne suivre que de loin une avancée spectaculaire, de si jolis changements qui semblent le combler, de ne pas pouvoir lui dire comme tu t'en réjouis, de ne pas pouvoir t'empêcher d'en sourire malgré tout...
Avoir la nostalgie de vos codes obsolètes, de ces mots qu'il te réservait et de ceux que tu n'offrais qu'à lui, de vos habitudes qui installaient une routine rassurante, de vos exclusivités et de vos débriefings, de sa voix dans ton oreille comme du réconfort tout en sons et en rires, de lui qui te voyait et qui te le disait.
Avoir mal et pourtant... choisir d'aimer.

Avoir mal de ne pas avoir suffisamment de souvenirs avec elle, de ne pas pouvoir te réfugier dans le confort de ses bras aussi souvent que nécessaire, de ne pas avoir la possibilité de juste "passer boire un café" pour vous soustraire ensemble à la réalité parfois encombrante...
Avoir mal de ne pas toujours trouver les mots qui pourraient la soulager, de devoir redoubler de vigilance pour que tes bras ne soient pas trop loin à chaque fois qu'elle trébuche, d'être limitée dans le champ de tes possibles tant la distance est handicapante, d'avoir peur de ne pas être à la hauteur de ses besoins...
Avoir la nostalgie de vos moments à vous, de cet instant magique où elle apparaît enfin sur le quai, de ses yeux dans les tiens pendant que vous analysez le monde et vous amusez à le refaire avec vos couleurs et vos décors, de vos verres qui trinquent, sonnant le glas des kilomètres qui vous séparent trop souvent...
Avoir mal et pourtant... choisir d'aimer.

Pour E., G., et S.
Avec et par amour.




© Isa – juin 2014

lundi 26 mai 2014

Je suis une femme

Je suis une femme.
Je suis une adulte et je travaille pour gagner ma vie. Même pour ma mère, pour laquelle je serai toujours plus ou moins une enfant, il y a bien longtemps que je ne suis plus une petite fille qu’on peut infantiliser et éduquer à coup de leçons de morale. J’ai grandi, j’ai vieilli, j’ai vécu, j’ai été forgée par la vie, sculptée par les événements qui l’ont ponctuée. J’ai acquis une conscience politique, sociale, amoureuse, la mienne, elle m’appartient, personne ne peut la remettre en question ou la dévaloriser. J’ai mué plusieurs fois, changeant de peau et de style, m’affirmant dans mes choix et dans mes idées. Je suis indépendante, autonome, capable de vivre seule si et quand je le souhaite, capable d’assumer la moindre de mes envies sans aucun consentement préalable à demander par ailleurs.

Je suis une femme.
Je suis libre de m’habiller comme bon me semble, au gré de mes humeurs et de mes intentions. Je peux passer aussi vite du tailleur-pantalon au jean-baskets que du jogging-débardeur à la robe de soirée. Je porte des mini-jupes aussi souvent que la météo le permet, mes jambes s’affichent, nues et à portée d’yeux, elles se montrent sans pudeur. Je ne suis pas certaine de lire, à l’intérieur de cette façon bien à moi d’assumer ma féminité, une quelconque invitation au viol ou au harcèlement de rue… Et pourtant je lis partout ces horreurs qui touchent de plus en plus mes voisines, mes sœurs, mes collègues. Et pourtant je suis obligée d’avoir peur, d’être vigilante quant aux soi-disant signaux que mes tenues envoient aux hommes autour, de raser les murs, de marcher en bande, de ne pas rentrer trop tard. Parce qu’on me dit que s’il m’arrivait quelque chose, ce serait un peu de ma faute, je l’aurais un peu cherché. Vouloir être sexy, jolie, séduisante, n’est plus un droit mais un appel au crime, un gyrophare clignotant pour indiquer que là, ici, sous ces fringues si courtes se trouve un corps dont il est possible d’abuser. « Go fuck yourselves les tarés », est ce que j’aurais envie de leur crier, mais je ne peux pas, je suis obligée de me résigner, ils ont tort mais je n’ai pas la force de lutter.

Je suis une femme.
Ma sexualité n’appartient qu’à moi et je suis libre de la vivre exactement comme je l’entends. J’ai le droit de multiplier mes partenaires ou de ne me réserver que pour l’un d’entre eux. Je peux choisir de conjuguer le sexe et l’amour ou de les dissocier totalement. Si j’en ai envie, je peux être complètement monogame pendant des mois et vivre ensuite plusieurs semaines de la débauche la plus totale, enchaînant les rencontres et les aventures, m’offrant à tous ceux qui éveillent mon désir. Tu trouves ça vulgaire ? Vas-y, juge, critique, regarde de travers. Elabore des théories se concluant toutes par « mais quelle salope ! ». Fais-le, je ne t’en empêche pas. Mais je te plains un peu d’avoir l’esprit si étroit, de ne pas connaître les émois auxquels toute personne devrait goûter au moins une fois au cours de son existence. Je te plains un peu de ne pas voir au-delà de la simple bestialité, de juger des actes que tu sors de leur contexte, de confondre ce que tu appelles un « manque de respect envers soi-même » avec ce que moi je nomme la « parfaite adéquation entre désirs et actions ». Je te plains un peu de ne pas te demander s’il y a de la trahison dans mes actes ou si toutes mes promesses n’en demeurent pas moins respectées et tenues. Je te plains un peu mais je ne t’en veux pas, l’ignorance peut être une fatalité, je le sais bien, un jour tu chercheras à avoir toutes les clés te permettant de te faire un avis au plus proche de ma réalité, un jour peut-être, qui sait. En attendant, puisque tu te permets d’abattre sur moi ta morale judéo-chrétienne – dont je te vois si souvent dévier, ironie du sort – je vais continuer, de mon côté, de me permettre de jouir de tout et de tous. Après tout, l’intimité est un univers qui se construit à quatre mains et, tant que j’ai le consentement de celui ou celle qui est porteur de la deuxième paire, j’emmerde un peu tous les autres autour.

Je suis une femme.
Alors certes ça veut parfois dire une sexualité débridée, ou pour le moins assumée, mais ce n’est pas que ça et c’est là que ça se corse. Tu as souvent tendance à me résumer à ce qui t’arrange de garder de moi, et pourtant je suis bien plus. Je ne suis pas qu’un corps qui s’offre. Je suis bien sûr la peau qui frissonne sous tes caresses, mais elle est aussi là pour cacher la sensibilité qui coule en-dessous, dans mes veines. Ma bouche ne sert pas qu’à t’embrasser ou à te recevoir, elle est aussi là pour exprimer mes mots. Mes mains te touchent certes, mais elles effleurent aussi les claviers ou les pages blanches des carnets pour me libérer les pensées. Le rythme de mon cœur accélère quand nous faisons l’amour, mais il battait aussi avant et il battra encore après. Ma tête tourne un peu quand tes doigts me titillent, mais le reste du temps elle est parfaitement calée entre mes deux épaules et elle réfléchit. Je ne suis pas qu’un corps qui se donne, je suis aussi de l’émotion et des envies et des projets. Je suis aussi une sensibilité, des attentes et des doutes. Je suis encore la même personne que celle à laquelle tu t’adressais avant que nous partagions ce moment furtif et bestial, alcoolisé et irréfléchi. Tu sais, celle à laquelle tu te confiais, tu te racontais, celle pour laquelle tu t’inquiétais parfois. Aujourd’hui tu ne me vois plus, mais figure-toi que je suis encore là. Et qu’évidemment j’attendais de toi, bien loin des clichés stupides de la nana réclamant l’amour toujours juste après l’amour physique, j’attendais de toi que nous continuions à être ce que nous étions avant. Deux personnes qui se parlaient. Ce sont des hommes comme toi qui empêchent les femmes d’être un peu plus souvent libérées et désinvoltes, ce sont des hommes comme toi qui leur donnent l’impression de n’avoir été qu’un bout de chair, qu’un dévidoir, qu’un réceptacle alors qu’elles commençaient tout juste à assumer d’aimer le sexe sans véritable amour. Les plus vulnérables d’entre elles ne s’y risqueront plus, juste parce tu viens de balayer d’un revers de manche tout un processus inconscient de changement de mentalité, certainement débuté il y a plusieurs années. Il leur faudra tout recommencer. Heureusement qu’en ce qui me concerne, la carapace est bien trop épaisse pour que tu sois capable de la fissurer.

Je suis une femme et vous dites souvent que c’est compliqué à comprendre, bordélique dans la tête autant que dans le sac à main, impossible à suivre.
Je suis une femme et c’est tellement basique pourtant, tellement simple.
Je suis une femme qui essaie d’être fière de qui elle est, et parfois, d’un mot ou d’un regard et sans en avoir le droit, vous m’en empêchez.
Je suis une femme qui va continuer à avancer selon ses convictions, ses valeurs, sur la route qu’elle seule peut tracer. Espérant fort que quand elle arrivera tout au bout et qu’elle regardera en arrière, elle n’ait pas trop à rougir de tout ce qu’elle n’aura pas osé faire pour ne pas trop vous déplaire.

© Isa – mai 2014

dimanche 18 mai 2014

La vie d'artiste

T'es là, tu fais des trucs, ce dont tu as envie, tu vis à fond, tu ne te poses pas vraiment de question, à quoi ça sert les questions hein, on verra plus tard, on verra demain, on verra dans une prochaine vie. Et puis de toute façon t'as pas vraiment le temps de t'arrêter pour y penser, les secondes s'emballent, les minutes défilent, les aiguilles tournent de plus en plus vite et tu n'as pas d'autre choix que de croquer chaque instant à pleines dents, c'est ça ou risquer de le laisser filer à jamais. Avant, il y a une vie ou deux, tu te censurais souvent, tu ne profitais que peu, et tu as accumulé tellement de regrets depuis, tellement de "si j'avais osé", que tu ne veux plus jamais sentir le goût amer de ces moments qui passent sans que tu aies su les vivre pleinement. Si tu les avais dévorés, tu en aurais plutôt senti toute la saveur sucrée...

Donc maintenant, c'est advienne que pourra, on fonce et surtout on évite de réfléchir avant et encore moins pendant. Les amis, le vin, la fête, tout y passe et en multiplié, en beaucoup, en trop. Tu enchaînes les rencontres et les coups de cœur - "oh la la mais qu'est-ce qu'il/elle est sympa !" - tu discutes, tu souris, tu ris, tu partages, tu rends ta peau complètement perméable à tous les petits plaisirs des échanges, tu frissonnes et c'est bon. Les amis, le vin, la fête, les nuits blanches de ne pas dormir mais rouges d'être aussi vivante. Les excès et la démesure, la musique qui met le corps en mouvement malgré lui, descendre des escaliers sur des talons de 12 que tu ne maîtrises jamais aussi bien que quand tu es alcoolisée, te regarder dans le miroir et voir tes yeux pétiller, tes joues rosir, tes lèvres sourire. Ton cerveau bout mais tu n'écoutes pas, il n'y a que ton corps qui compte.

Et puis à un moment tout s'arrête. Tout le monde est parti, les bouteilles sont vides, la musique s'est tue. Tu n'as pas vu arriver la fin, tu es un peu sonnée, étourdie. Pourtant quand tu regardes autour, plus rien ne bouge, tout est calme, silencieux, presque ralenti. Mais ta tête va vite, tes pensées fusent, tu t'étonnes même que ce soit possible malgré l'absence de sommeil, malgré les relents d'alcool, ça va à 2000 à l'heure là-dedans et là tout de suite il faudrait figer un peu, calmer le jeu, prendre le temps de décoder les messages, et la caféine a toujours été la solution pour ça, tu commandes un crème, tu allumes une cigarette, la cent douzième depuis que tu t'es réveillée il y a bien plus de 24 heures, il est temps d'analyser.

Le constat est mitigé, hétérogène, multiple.

Il y a ton corps fatigué, épuisé, vidé. Il y a les premières courbatures dans les mollets et les cuisses, les pieds endoloris par les escarpins et la danse et ces foutus escaliers, les bleus un peu partout, nés de ta maladresse légendaire et démultipliée quand tu es sous l'emprise de l'alcool. Il y a ton dos en compote, les cernes sous tes yeux, ta gorge douloureuse d'avoir trop fumé, ce début de barre horizontale sous ton front, ta peau qui frissonne de ne plus avoir chaud.

Il y a ta vie sociale enrichie, forte de ces nouvelles rencontres, des quelques débats qui ont animé la nuit, agrémentée des sourires des uns et des autres, de leurs mots et de leurs regards, de votre complicité naissante, des verres qui s'entrechoquent quand vous trinquez à la vie, à l'amour, à l'amitié. Il y a la satisfaction d'avoir croqué tout ce que tu pouvais, la vie, l'amour, l'amitié. Tu as mordu dedans, tu en avais plein la bouche et les mains et les yeux, tu t'en es remplie jusqu'à plus soif, il n'y a plus une once de frustration en toi.

Et il y a les questions en rafale. Ai-je besoin de tout cela ? Saurais-je m'en passer si je le décidais ? N'en fais-je pas trop ? Est-ce encore de mon âge ? A cette dernière interrogation tu vois bien que ton corps te crie que non, que tu n'es plus en mesure de suivre ce rythme effréné, qu'il va te falloir des jours pour t'en remettre, que tu es lessivée et un peu vieille aussi, un peu sur le tard dans cet univers de débauche nocturne qui ne prend fin qu'au petit jour, que c'est fini tout ça, que ça doit s'arrêter, que tu t'inventes des capacités que tu n'as plus et que tu t'imagines que tu as raison de le faire pour ne pas perdre une miette.

Et est-ce que c'est ça, la vie ? Est-ce que c'est ça, le vrai et l'important ? Non, bien sûr que non, l'important c'est rentrer chez toi Isa, c'est ne pas trouver les clés au fond de ton sac à main et frapper à la porte en fredonnant "Knockin' on heaven's door" parce que bien sûr qu'il est là le paradis, derrière cette porte-là, dans les yeux de celui-ci qui t'attend derrière, ses yeux bleus immenses qui vont te couver de tellement d'amour que tu vas en vaciller, c'est ça le paradis, c'est le voir t'ouvrir et te sourire et te réfugier dans l'abri intemporel que t'offrent ses bras et sentir s'échapper de la cuisine les odeurs délicieuses de tout ce qu'il a préparé pour toi, c'est ça le paradis, c'est vous deux sur le canapé à vous raconter cette nuit loin de l'autre et à vous murmurer tout le bonheur que vous avez à enfin vous retrouver.

Et toi qui as toujours rêvé d'emplir ta vie de grands et beaux moments, vois donc comme celui-là te comble, vois donc comme il est d'une perfection ultime, inégalable, inébranlable. Rends-toi compte de la chance que tu as de retrouver ton nid, tes draps et ses bras. Le bonheur n'est pas au fond d'une bouteille de vin partagée entre inconnus ou presque, le bonheur n'est pas dans un bistrot parisien où tu vas si souvent que là-bas on ne connaît plus que toi, le bonheur n'est pas d'arpenter les rues à la recherche de sensations nouvelles et grisantes. Le bonheur, c'est te réveiller un dimanche matin, tourner la tête, voir qu'il est là.

Alors tu n'as plus qu'à espérer fort qu'il sera toujours là.

© Isa – mai 2014

lundi 12 mai 2014

Il n'y a que toi

Tu entres dans le bar et plus rien ne bouge autour. Musique en sourdine, voix qui se font murmures, silence. Couleurs qui fondent, serveurs qui disparaissent, néant. Au milieu de ce vide il n’y a désormais plus que toi, tu prends toute la place, tu sembles te mouvoir au rythme d’un air de catwalk, tu n’es que grâce, tu n’es qu’élégance, tu es félin, je ne respire plus. Tu sembles avoir attiré sur toi toutes les attentions, tu es là et ça se sait, tu es là et ça se sent, tu es là et ça se voit, tu es là et je m’écroule.

Je fais comme si, je te souris, je t’embrasse, je t’accueille comme on salue un vieil ami, je contrôle le rouge de mes joues du mieux que je peux, je me rafraîchis d’une gorgée de vin commandé en t’attendant pour masquer mon impatience, puis je cache rapidement mes mains sous la table pour ne pas que tu en devines le tremblement.

Mes yeux balayent la salle dans un mouvement discret, je cherche des repères, des visages amis, un coin où me réfugier si ça devient trop difficile, une issue de secours. Mais je ne trouve rien. Il n’y a rien d’autre que ton sourire qui semble accroché à tes lèvres, ineffaçable, inépuisable, il est tellement intense qu’il se voit jusque dans tes yeux, et ce regard, oh Dieu ce regard… Je me sens proie, je me sens vulnérable, j’ai peur soudain, tu es partout, tu t’imposes à moi, je vibre, j’ai chaud, j’ai froid, je ne suis plus rien.

Je t’entends me parler, de tout, de rien, de toi, des autres, tu badines et je sens bien que ça pourrait être agréable de t’écouter, de te répondre, d’échanger avec toi. Je sens bien que tu fais des efforts pour me divertir, pour t’ouvrir à moi, pour me donner envie d’entrer dans cet échange, en faisant un moment de partage. Mais je suis incapable de fixer mon attention, ta voix me parvient de loin, de si loin, elle est couverte par mon cœur qui bat partout, dans ma poitrine, dans mes poignets, sur mes tempes. Je voudrais te répondre tu sais, je voudrais me raconter moi aussi, je voudrais tout faire pour ne plus paraître si timide, à la limite de coincée même, je voudrais te crier que je ne suis pas comme ça d’habitude, que je suis ouverte, que je suis sociable, que je mène souvent la danse, que j’amuse, que je divertis, que je fais mon show parfois, je voudrais que tu découvres cette femme-là, cette envie emplit tout mon corps mais ne veut pas s’exprimer hors de lui car hors de lui il n’y a que la fragilité de celle qui tombe à la vitesse de l’éclair sous le charme de l'autre et qui est paralysée par ce qu’elle ressent si tôt, si vite, déjà.

J’aimerais tant reprendre le dessus. Inverser la tendance, renverser la vapeur, me faire femme fatale te séduisant sans même chercher à le faire, t’éclabousser de ma féminité, t’entourer de mon charme, t’accrocher à mes yeux et à mes lèvres, m’enrouler autour de toi, tisser ma toile, t’y faire prisonnier, te rendre fou, te rendre mien, là, ici, maintenant.

Pour la toute première fois depuis que je suis entrée dans le jeu de la séduction, et cela fait bien des années maintenant, cela représente bien des rencontres tu sais, pour la toute première fois je me sens totalement désarmée. En attente, demandeuse, pantelante, avec tout mon pouvoir habituel en voie d’extinction, avec toutes mes certitudes et mon assurance enfouies bien loin en dessous de couches et de couches d’une timidité qui ne me ressemble pas.

Mais pourquoi ?
Que m’as-tu fait ?
Et, pire… Que vas-tu faire de moi ?

© Isa – mai 2014