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lundi 21 mai 2018

Y croire, encore...

Faudra-t-il tomber plus bas encore pour enfin comprendre qu'il nous faut désormais remonter à la surface, a-t-on déjà touché le fond, et si oui comment le sait-on, il semble qu'on puisse encore faire pire, on a toujours fait pire, on a toujours pu creuser davantage, est-ce que cela s'arrêtera un jour, est-ce à nous de le décider ?

Entendre des autres des inquiétudes murmurées, presque inaudibles, se demander si on les imagine ou si elles existent vraiment, espérer très fort qu'elles ne soient que rêvées, pour ne pas avoir à admettre, puis espérer très fort que ces autres les formulent réellement, pour ne plus se penser seul, ne plus savoir si on veut lutter ou si on abandonne, ne plus savoir si on a besoin d'être entouré ou si on veut se replier, avoir mal de ces hésitations, douter d'un rien, douter de tout, ne plus se savoir.

Ne plus se reconnaître, voir un autre, le miroir ment, ce n'est pas moi, je n'ai pas pu devenir ça, je n'ai pas pu me laisser aller à ne devenir que ça, que l'ombre d'une jeunesse ternie, que le fantôme d'un enthousiasme freiné, que les contours flous de ce qui était autrefois fier et fort, courageux et solide, affirmé et stable, au moins de temps en temps, au moins tout au fond.

Partout chercher en soi le courage d'autre chose, du changement, de la décision, du déclic, du renouveau, de la renaissance, partout chercher en soi l'envie de s'aimer mieux, de se chérir, de se protéger, de s'encourager, partout chercher en soi la force de se pardonner, d'arrêter de s'en vouloir, d'arrêter de se faire du mal constamment, profondément, injustement peut-être, parce que certes on s'est trompé, certes on a heurté, certes on a fauté, mais devra-t-on continuer à éternellement se punir ou est-il enfin temps d'accepter de n'avoir été que ce qu'on pouvait être, de n'avoir fait que ce qu'on pouvait faire, avec les moyens du bord, avec les cartes qui nous ont été distribuées, avec le fardeau qu'on avait à porter...

Savoir que la vie mérite d'être vécue, dévorée, parcourue, savoir qu'on peut encore tirer du beau de toute cette grisaille apparente, il y a le soleil derrière, il faut juste vouloir le voir, il faut juste savoir l'attendre, il faudra juste pouvoir l'accueillir quand il voudra se montrer, il faudra juste tenir jusque là, tenir encore un peu, s'accrocher, persévérer, lutter, ne jamais abandonner, continuer, tenir encore, ça va aller.

© Isa - mai 2018

dimanche 17 décembre 2017

Bafouille

Toujours cette même angoisse, à la reprise de la plume, fût-ce-t-elle un clavier, cette peur de ne pas trouver les mots, qu'ils s'échappent, m'échappent, qu'ils fuient sans possibilité que je ne les rattrape, qu'ils ne veuillent pas se laisser aller à m'appartenir quelques minutes.

Et pourtant la nécessité de le faire, d'y revenir parfois, pour se prouver que cela existe encore, l'envie, la capacité, la maîtrise, douter en s'y plongeant mais y plonger quand même, le besoin est impérieux, la nécessité tangible, l'urgence presque vitale.

Ne pas savoir par où commencer, quel sujet aborder, de quoi, de qui, y a-t-il en ce moment quelque chose qui mérite d'être mentionné, la moindre chose, la moindre personne, le moindre événement, et d'ailleurs ne serait-il pas plus simple de se taire, se taire c'est souffrir en silence, en solitaire, en ermite, en soi, à l'intérieur, se taire c'est ne pas imposer ses douleurs, c'est cacher au monde le tumulte du dedans, après tout lorsque ce n'est pas joli, ça ne mérite pas d'être montré.

Et pourtant parler quand même, il n'y a pas que du laid, il n'y a pas que du difficile, il y a aussi les pépites, les étincelles, les instants, les sourires, il y a aussi les idées, les rêves, les envies, les choix, il y a aussi la démarche, le mouvement, la progression, l'inertie, il y a aussi ce qu'il faut dire, écrire, hurler, expier.

Voir de ces contradictions naître quelque chose qui ressemble à quelque chose, à presque rien, mais c'est quand même là, ça a le mérite d'exister, d'avoir été créé, de nous ressembler encore, se reconnaître dans chaque mot, dans le rythme, dans la virgule dans les paragraphes dans les tournures de phrase dans les respirations dans les apnées dans la ponctuation dans son inexistence dans chaque alinéa, dans les doigts qui s'arrêtent puis recommencent à courir, dans les yeux aveuglés par la lumière blanche de la page blanche de l'écran blanc au milieu de la nuit, si noire, de la vie, si colorée quand on a encore envie de la regarder vraiment, et elle est là cette envie, presque impossible à deviner, un peu terne et vacillante mais elle est ici, il me faut la faire pousser, il me faut la faire grandir, il me faut cesser de la nier, et la vivre, la célébrer, la chérir, la nourrir, l'envie c'est quand même encore ce qui nous tient debout, et on est quand même sacrément mieux, quand on arrive encore à se tenir debout.

© Isa – décembre 2017

samedi 24 juin 2017

Renaître

Pour renaître, il faut d'abord mourir, il faut d'abord tout quitter, il faut d'abord vider, vidanger, expier, purger, il faut effacer toutes les ardoises, raser toutes les tables, il faut le néant, il faut le fond du trou, il faut le dos au mur, il faut tout abandonner, et peut-être pleurer pendant que cela arrive, peut-être souffrir, peut-être saigner, peut-être hurler, peut-être ne plus respirer, suffoquer, gémir, trembler, peut-être ne plus savoir pourquoi, peut-être douter, peut-être presque renoncer, peut-être arracher des éclats de verre d'une peau meurtrie par le passé, peut-être que pendant que cela arrive tout nous demandera d'arrêter avant qu'il ne soit trop tard, tout, le monde, la douleur dans laquelle tout cela se produit, les doutes qui assaillent, tous aussi, ceux qui ne comprennent pas, ceux qui savent, ceux qui cherchent à savoir, ceux qui jugent, ceux qui acceptent, tout et tous essaieront de faire ralentir, de retenir, de prévenir, par mépris ou par amour qu'importe, peut-être que pendant que cela arrive il faut résister à ces freins, lutter contre eux, s'affirmer, s'imposer, se faire violence, et continuer.

Pour renaître, faut-il se réinventer ou se redécouvrir ? Partir de rien et tout écrire, partir d'un souvenir de soi et tout reprendre de là ? Faut-il gommer et façonner, faut-il construire sur des bases inconnues ? Jusqu'où remonter, comment savoir où tout a commencé ? Où le mal a infusé, où on s'est perdu, où on s'est trahi, quand on a changé, pas juste évolué mais foncièrement changé, quand on a laissé tomber brutalement l'enfant qu'on était, quand on a cessé d'exister pour soi, quand on a décidé — l'a-t-on seulement décidé ? — qu'il fallait se conformer, se travestir, se mentir, mentir, faire semblant tant et si bien que l'avatar est alors devenu la seule réalité possible ? Pour renaître il a d'abord fallu faire le constat qu'on se devait d'en finir, et c'était long et agonisant, lourd et dérangeant, il a ensuite fallu décidé de tout brûler, et c'était long et agonisant, lourd et dérangeant, il faudra désormais remonter à la source du mal, au début des vicissitudes, à l'exact moment où tout a basculé, et la quête sera longue et agonisante, lourde et dérangeante, et les premières étapes ont déjà pompé tellement d'énergie, y en a-t-il encore un peu, suffisamment, peut-on encore consacrer du temps et du courage, y en a-t-il encore un peu, suffisamment, doit-on jeter toutes ses dernières forces dans la bataille, mais y en a-t-il encore un peu, suffisamment ?

Pour renaître, il faut de nouvelles bases, un sol solide et fertile et accueillant et stable, il faut de l'acceptation, savoir qu'on ne sait rien de soi, qu'on ne sait rien du monde, qu'on ne sait rien des autres, savoir qu'on est seul en soi, qu'on est seul au monde, qu'on est seul parmi les autres, il faut de la patience, prendre le temps d'éviter les écueils, les pièges, les obstacles, prendre le temps de choisir de qui s'entourer, de quoi se construire, de quel matière première se nourrir et se forger, il faut de la lucidité, savoir faire le tri, savoir à quoi renoncer, à qui renoncer, voir en face les réalités avec lesquelles il faudra toujours composer, ne pas être dans le déni, ne pas être dans la peur de la vérité, il faut de l'action, regarder, voir, affronter, braver, avancer, marcher, courir, trancher dans le vif, s'arracher, se faire mal, tomber, se relever, vaciller, résister, avancer encore, tracer des chemins, les suivre, rester concentré, avancer, courir, y aller, occuper l'espace, le remplir sans y stagner, parce que le mouvement, parce que l'inertie, parce que la nécessité de s'éloigner du point A pour rejoindre enfin le point B, parce que le point B sera le nouveau point A et qu'il faudra partir en quête du nouveau point B et avancer comme ça, toujours, sans arrêt, sans pause, sans respiration, sans retenue, y aller, avancer, au bout il y a soi, putain au bout il y a peut-être moi.

© Isa — juin 2017

mercredi 3 mai 2017

Sous la pluie

Je ne sais pas d'où venaient ces larmes.

Étaient-elles teintées de peine, de joie ? Empreintes de solitude, d'appréhension, de fierté ? Avaient-elles quelque chose à voir avec moi, avec cet autre, avec ces autres, avaient-elles quelque chose à voir avec ce qu'il se passe autour, l'angoisse de l'attente, l'incertitude de demain, le pays sur la brèche, la bascule inévitable, avaient-elles quelque chose d'intime, avaient-elles quelque chose de plus grand ?

Je n'ai pas reconnu leur goût, était-ce la peur, était-ce le doute, était-ce le manque ? Était-ce la conviction, venue d'un ailleurs inconnu, que malgré tout, tout irait bien ? Était-ce la crainte que plus rien ne serait jamais pareil, que je ne pouvais plus prédire l'année prochaine, le mois prochain, la semaine prochaine, demain ?

Je n'ai pas réussi à estimer leur impact sur ma peau, étaient-elles lourdes de chagrin, de désespoir, de mélancolie, charriaient-elles le poids d'un malheur si imprévisible il y a quelques semaines, alors qu'après tout hier encore, j'avais 20 ans ? Étaient-elles légères, infimes, transportant uniquement la sérénité, le bien-être, la douceur de la nostalgie ?

Je ne sais pas d'où venaient ces larmes, ce qu'elles voulaient me dire, ce qu'elles voulaient dire de moi, mais là, ce matin, mêlées de pluie et d'un flot continu de mille et uns sentiments tous aussi forts les uns que les autres, elles étaient la seule chose qui avait à exister, quand enfin elles sont arrivées.

© Isa – 3 mai 2017

mardi 20 décembre 2016

Récurrence

Tu t'étonnes si souvent que je te revienne toujours. Comme si tu ne comprenais pas la récurrence implacable, comme s'il était possible qu'il en soit autrement, comme si un jour ce ne serait plus le cas.

Est-il encore imaginable, à tes yeux, dans ton esprit, que je t'échappe tout à fait, définitivement, que je disparaisse pour de bon, lasse de nous, de ce que nous étions il y a 15 ans déjà, de ce que nous avons appris à devenir aujourd'hui, de ce que les gens diront encore de nous à la toute fin et après encore ?
Est-il encore imaginable, à tes yeux, dans ta tête, que je fasse une croix sur l'amour, le tout premier amour, que je m'extirpe de notre histoire, que je la range au loin comme un souvenir gênant, que je renie celui que tu as été, es et seras, que je t'abandonne au creux d'un lointain passé sans impact sur aujourd'hui, que je te jette aux oubliettes, que tu disparaisses dans les limbes du temps qui passe ?
Est-il encore imaginable, à tes yeux, dans ton cœur, qu'on se dise un jour 'adieu', un adieu dénué de regrets et de peine et de nostalgie et d'ivresse, un adieu sincère, comme un livre qu'on referme, comme une porte qu'on referme, comme un pays qu'on ne visitera plus jamais ?
Est-il encore seulement imaginable, à tes yeux, dans ce que tu ressens pour moi, dans ce que je ressens pour toi, qu'on se lasse, qu'on se perde, qu'on s'éteigne, nous la lumière, nous le souvenir, nous la nostalgie, nous la définition de ce que l'amour fait de plus vil et de plus pur et de plus grand, nous les interdits, nous les émois qu'on n'attendait plus, ou pas encore, nous ceux que la Terre a toujours enviés ?
Est-il encore imaginable, à tes yeux, dans ton corps, que plus jamais l'on ne se voie, que plus jamais l'on ne se touche, que plus jamais l'on ne s'apprenne, nous et notre soif de l'autre, indicible, intangible, irrésistible, incompréhensible, nous et notre faim de mains et de langues et de bouches, nous et nos peaux qui s'attirent, nous et ce qui nous rapproche malgré le temps et la distance qui s'acharnent tous deux à nous éloigner l'un de l'autre, est-il encore imaginable, à tes yeux, que tout cela disparaisse ?

A mes yeux, dans mon esprit, dans ma tête, dans mon cœur, dans mon corps, rien d'autre n'est imaginable que de te revenir encore, et encore... et encore.

© Isa – 20 décembre 2016

samedi 17 décembre 2016

Ce "nous" où il n'y a que toi

Tu le sens, le danger, il revient, il rôde, nous en sommes encore là, toi et moi, à aimer prendre des risques, à aimer les défis, toi qui cherches le mal partout, moi qui te suis sans mot dire parce que tu seras toujours celle de nous deux qui prendra les décisions, moi je reste là bloquée sur nos erreurs d'hier, tu en es déjà à vouloir les répéter aujourd'hui, nous vivrons tout cela ensemble demain, tu mènes la danse, je rends les armes.

Tu capitules quand tu es tentée, tu ne résistes jamais, tu te laisses aller, tu sens vaguement au loin les effluves des conséquences désastreuses qu'auront inévitablement tes choix, puis tu tournes la tête pour ne plus rien sentir et tu fonces, tête baissée, sourcils froncés, poings en avant, j'ai à peine le temps de prendre une bouffée d'air et de courage qu'il me faut déjà te suivre dans ces pérégrinations que tu nous imposes à ton rythme si particulier, si effréné, tu es déjà si loin devant que pour ne pas te perdre de vue il me faudra toujours me dépêcher.

Tu te moques des convenances, et des codes, et des bonnes mœurs, tu te moques des yeux qui se posent sur toi pendant que tu avances, erratique, décidée, insolente, presque ingrate, qu'importe ce qu'ils en pensent, les œillades noires qu'ils lancent, tu ne vois rien d'autre que ta destination, et moi je ne sais pas où on va, pourquoi on y va si vite, si à un moment tu me laisseras reprendre mon souffle, je lance des regards affolés à nos spectateurs interdits, personne ne peut aider, ta détermination nous met hors de portée, rouleau compresseur, train à grande vitesse, il est déjà écrit que rien ne pourra t'arrêter, qui suis-je pour ne serait-ce que penser à tenter ?

Tu n'as pas de filtre, pas de frein, aucune sensibilité susceptible de te faire te contenir, il n'y a plus de retour possible, marcher, courir, accélérer, s'entêter, avancer, et moi pendant ce temps-là je m’essouffle et m'échine, tu contrôles, je cède, tu agis, je subis, tu t'emballes, je faiblis, tu décides, je te suis, tu prends, je donne, tu te hâtes, je vacille, tu vis, je souffre.

A quoi cela sert-il encore que je sois là, impuissante, fébrile, hésitante, dans la retenue et la crainte, dans la nostalgie d'hier, dans la peur de demain, il n'est de toute façon jamais plus question de moi, tu prends toute la place, tu m'en laisses si peu, je m'affaiblis à ton profit, et plus je lutterai et plus tu t'imposeras, qu'à cela ne tienne, fais, je me tais, dans ce qui jadis était un "nous", aujourd'hui il n'y a presque plus que toi.

© Isa – 17 décembre 2016

dimanche 13 novembre 2016

L'espace-temps

Il reste peu de temps, quelques années, quelques mois, quelques heures, une fraction de seconde peut-être, il reste peu de temps pour dévorer, pour construire, pour parcourir, peu de temps pour l'espoir, pour la folie, pour l'amour, il reste bien trop peu de temps et encore tant à voir, tant à faire, tant à partager, il reste peu de temps mais encore trop d'hésitations, trop de doutes, trop de craintes, et les obstacles, ah ces obstacles, il reste peu de temps et il nous faut l'occuper, le remplir, en faire quelque chose, de grandes choses, de petits riens, il reste peu de temps et j'ai du mal à respirer.

Et le monde est si grand, les forêts, les jardins, les mers et les déserts, les horizons orange, les soleils qui se cachent, ou qui brillent, ou qui brûlent, les cieux qui s'enflamment ou se noient ou s'éteignent, et ce monde est si grand qu'on le devine à peine, qu'on le rêve, qu'on l'imagine, qu'il fait tourner nos têtes de n'être qu'un secret, des milliers de secrets, de n'être qu'une équation qu'on ne saura résoudre, les inconnues sont telles qu'elles nous échappent encore, et encore, et encore, et ce monde est si grand que j'en ai le souffle coupé.

Et il y a tant de gens, ceux qu'on aime, ceux qu'on voudrait connaître, ceux qu'il nous faut détester, parce que la vie, parce que la guerre, ceux dont on voudrait être proches, encore plus proches, il y a tant de gens, ceux qui nous inspirent, ceux qui nous révoltent, ceux qui nous touchent sans le savoir, ceux qui nous manquent, il y a tellement de gens, ceux pour lesquels on veut se battre, ceux qui nous font baisser les armes et les yeux et la tête, ceux devant lesquels on s'efface, on se couche, ceux contre lesquels on se dressera toujours, parce que la vie, parce que la guerre, parce que l'amour, il y a tellement de gens et j'ai peur d'étouffer.

Il reste peu de temps, et le monde est si grand, et il y a tant de gens, je ne sais plus où aimer.

© Isa – 13 novembre 2016