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dimanche 5 avril 2015

Être attendu quelque part

Je ne sais plus vraiment comment ça a commencé. Je n'avais pas compris, au moment où ça s'est joué, que ça allait compter, que quelque chose de différent était en train de s'enclencher, que je ferais mieux de mémoriser chaque détail parce que quelques semaines après, j'aurais envie de me souvenir. Alors j'ai vécu les choses sans y prêter une attention particulière, elles se sont faites sans que j'en mesure les conséquences éventuelles, je n'ai pas eu la présence d'esprit d'en imaginer toutes les issues possibles. Aujourd'hui, n'avoir aucune idée de comment on en est arrivés là me fait l'effet d'une gigantesque gueule de bois : j'ai consenti, j'ai accepté de jouer, de m'abreuver, de m'enivrer, mais les contours sont flous, les détails m'échappent, la tête me tourne un peu, j'essaie de remplir les trous, en vain.

Alors je cherche des repères, je me questionne pour remonter à la source. Est-ce elle qui est venue à moi ? Moi qui suis allé à elle ? Par quel biais sommes-nous arrivés l'un à l'autre ? Pourquoi s'est-on parlé ? Et qu'est-ce qu'on s'est dit, déjà ? Quand était-ce ? 

Quelques pièces du puzzle m'apparaissent plus clairement que d'autres, je visualise plus ou moins la grande image qu'elles forment, mais il me manque la capacité à les assembler, il me manque quelques couleurs, quelques traits, il me manque la concentration pourtant indispensable si je veux recoller tous les morceaux, je digresse, j'essaie de me souvenir de notre premier échange mais j'entends sa voix alors je souris, j'essaie de penser au moment exact où j'ai basculé mais je vois ses yeux alors je m'évade, j'essaie de recréer le contexte du premier émoi mais j'imagine son sourire alors je m'envole, c'est beau quand elle sourit, tellement beau, elle me dit que ses sourires viennent tous de moi, comment pourrais-je réfléchir à autre chose qu'à ça, qu'à ce qu'elle provoque en disant ça, la fierté, le torse qui se gonfle, je me sens important quand elle dit ça, et j'aime ça me sentir important, c'est flatteur d'être important, c'est tout un capital confiance qui se reconstitue alors même qu'on n'avait pas conscience qu'il s'était un peu érodé, c'est du miel qui coule dans la gorge et dissout la douleur à laquelle on était tellement habitué qu'on ne savait même plus qu'elle était là, c'est une porte qui s'ouvre sur un champ de possibles qu'on n'imaginait plus, damned, se peut-il que je puisse encore plaire, se peut-il qu'une femme puisse encore me trouver séduisant et aime à me le dire, se peut-il que le frisson d'un début d'histoire me soit encore autorisé ?

Et voilà, tout me ramène à ça, à ce qu'elle me fait ressentir, à cette place qu'elle me fait prendre sans que je sache comment et pourquoi c'est arrivé, à ce rôle qu'elle me fait maintenant jouer dans sa vie, l'importance qu'elle accorde à ma présence, la tragédie qu'elle fait de mes absences, tout me ramène à ce jeu dangereux auquel j'accepte de jouer un peu malgré moi, parce que la flatterie, parce que l'égo, parce que le frisson, parce que la faiblesse, parce que les hormones, parce que la rareté de ces occasions de vivre un truc un peu magique, parce que l'interdit, parce que la fin de la monotonie d'une vie aussi bien remplie que bien rangée, parce que le côté un peu théâtral, elle ajoute du drame, elle en fait des tonnes, elle s'emporte facilement, et moi je jouis un peu d'être à l'origine de tout ça, je n'en suis pas fier, pas tellement en tout cas, mais Dieu que c'est bon de provoquer ce truc un peu dingue chez une femme qui n'est pas la mienne, et puis sa fraîcheur, et puis ces mots qu'elle me réserve, et puis le manque qu'elle clame haut et fort quand je suis loin, elle parle de moi en public parfois, je la vois faire de loin, elle dit qu'elle m'attend, c'est bon d'être attendu quelque part, c'est fort même, c'est troublant, grisant, bandant, je veux encore ça, je n'ai pas vraiment envie que ça s'arrête alors je fais tout pour maintenir l'envie, je dis les mots qu'il faut, je rentre parfois dans le jeu, juste assez pour l'encourager, je disparais parfois, juste assez pour vivifier le manque, mais surtout je ne fais pas de bêtise, je ne romps aucune promesse, je ne franchis aucune barrière, je suis un gentil moi, je n'irai pas, ce serait mal d'y aller et puis si j'y allais, elle arrêterait d'attendre, et moi j'aime qu'elle m'attende, être attendu c'est encore plus fort que de consommer, c'est plus socialement acceptable aussi, je ne fais rien de mal vous voyez, je la laisse juste attendre, c'est pas si grave, ça mange pas de pain, c'est son choix après tout, c'est elle qui a décidé. 

Je ne sais pas comment tout ça est arrivé, mais maintenant que j'y pense, est-ce vraiment important ? L'essentiel n'est-il pas plutôt de ne rien avoir à se reprocher ? 
Parce que moi, c'est sûr, je n'ai rien à me reprocher.

© Isa – avril 2015

(Sa version à elle est ici)

samedi 28 mars 2015

(im)patience

On me dit que le temps coule, mais le débit est faible tu sais, tout doucement ça coule alors, moi j'ai le temps de voir les minutes fondre, les secondes défiler une par une, elle s'égrènent, litanie silencieuse et incessante mais lente, incroyablement lente, t'imagines même pas comme c'est long une heure, une heure ça en dure mille quand tu regardes bien.

On me dit que grandir, c'est aussi apprendre à patienter, rester calme et imperturbable, que les choses finissent par arriver, cet appel que tu espères si fort, ce message que tes yeux brûlent d'envie de lire, cet écran que tu veux voir s'allumer et clignoter, ces rencontres que tu n'as plus la force de repousser, on me dit que ça vient, mais ça prend un temps fou, se peut-il que ces choses se déplacent à la vitesse d'une femme à talons après une longue journée de shopping, se peut-il qu'elles aient oublié qu'il existait des raccourcis, des moyens de transport plus rapides aussi, se peut-il que bon sang personne n'ait encore songé à inventer la téléportation ?

On me dit qu'il faut cacher les signes d'impatience parce que ça peut faire peur aux gens autour, que ça ressemble trop à la folie du manque, les mains qui se crispent, le front moite, les jambes qui tremblent nerveusement, les mots qui sortent vite et fort et sans maîtrise aucune, les doigts qui entortillent les cheveux fébrilement, mais comment tu veux que je fasse ça moi, moi en qui on lit comme dans un livre ouvert, moi qui suis l'illustration parfaite de l'expressivité, ces putain de joues qui chauffent à la moindre émotion et quand ça chauffe ça rosit et ça se voit, ces yeux qui se gorgent de larmes dès le premier trouble et quand ça se gorge ça finit par couler et ça se voit, ce palpitant qui passe de 0 à 100 en moins d'une seconde et quand ça s'emballe ça fait frémir et ça se voit, cette peau qui réagit au quart de tour et quand ça frissonne ça hérisse les poils et ça se voit, mais vas-y viens m'apprendre à dissimuler tout ça, viens dire à mon corps qu'il me trahit, parce que tu te figures qu'il ne le sait pas ? Bien sûr qu'il le sait et il en joue et il en abuse, cherche pas il fait exprès, c'est pas possible autrement, c'est un peu comme s'il aimait ça, être un immense panneau d'affichage, montrer ce qui se passe dedans, désobéir à ma tête, il aime ça et dans ces moments-là c'est toujours lui qui décide mais viens tenter de lui apprendre à se maîtriser en public, si t'y arrives tu seras bien meilleur que moi, bien meilleur que tous ceux qui tentent de me calmer, bien meilleur que tous ces psys entre les mains desquels je suis passée.

On me dit qu'il suffit d'avoir confiance, en moi, en l'avenir, en ceux qui m'entourent, en la vie qui un jour paiera ses dettes et donnera ce que tu mérites, oui mais comment on fait quand on mérite pas forcément, quand on est un peu en rade de karma, à découvert de bonnes actions, comment on fait quand on n'est vraiment pas sûr d'avoir droit à sa parcelle de bonheur, est-ce que j'ai fait assez de bien, est-ce que j'ai travaillé assez fort, est-ce que j'ai assez construit, est-ce que je me connais suffisamment, est-ce que j'ai répandu assez d'amour et de toute façon qui suis-je pour prétendre que la vie me doive quoi que ce soit et puis faut dire que les rues sont pleines de gens chouettes à qui il n'arrive que des merdes alors rêve pas ma grande y a pas de raison pour que tu échappes à la fatalité, rêve pas tu n'as pas de créances sur le bien, finis d'abord de rembourser, on verra après, et lâche pas l'affaire mais n'oublie pas non plus que t'as pas encore attaqué le capital t'es encore sur les intérêts.

On me dit que la patience s'apprend, se travaille, s'acquiert petit à petit.
Qu'avec le temps, ça vient.
Qu'il faut patienter pour ça.

Hahaha.

© Isa – mars 2015

dimanche 22 février 2015

Il me faudrait...

Tiens, c'est déjà la troisième cigarette que j'allume. Pas mal, en une demie-heure. Symptomatique de mon ennui, de ma légère ivresse, et de mon envie de les dissimuler tous les deux. Surtout ne montrer aucun signe de nervosité ou d'empressement. Paraître détendu, ouvert, confiant. Surtout ne pas me faire avoir par une gestuelle révélatrice d'un quelconque trouble. Je ne suis pas le seul prédateur aux alentours, potentiellement pas le seul donc à lire entre les lignes de l'attitude. A ma droite, une quadra qui paraît dix ans de moins scrute la terrasse avec un air détaché qui trompe tout le monde sauf moi. Nous nous sommes reconnus. J'ai détecté ses artifices. Elle est belle, elle le sait, une beauté froide et chic, le genre que j'ai aimé convoiter il y a quelques années. Plus ma came aujourd'hui. Et je ne suis pas non plus la sienne, elle les préfère plus jeunes, plus malléables, moins éprouvés par la vie. Nous nous sommes reconnus, avons chacun deviné le sourire intérieur de l'autre. Puis nous avons détourné le regard. A ma gauche, deux adolescentes en chasse, ne sachant pas encore s'en cacher. Bien trop jeunes pour maîtriser leur sujet. Elles regardent chacun des hommes qui passent, se murmurent leurs impressions puis en rient à gorges déployées. Inévitablement, leurs yeux reviennent se poser sur moi. Est-ce ma barbe mal rasée qui les attire ? Mon indifférence, les 25 ans qui nous séparent ? Certainement un mélange de tout ça. Je n'y prête guère attention, je ne suis pas encore entré dans cette phase, que mes amis me prédisent tous, où l'homme cherche à se magnifier dans le regard de femmes en âge d'être leurs filles, je n'ai même pas besoin de lutter pour échapper à ça, pas encore. J'y viendrai peut-être.

Rien d'autre à l'horizon. Le va-et-vient du patron qui distribue les verres et les sourires. Quelques passants pressés, d'autres qui flânent. Les bruits de la ville en fond sonore, familiers, rassurants. Permanents. Je trouve habituellement une certaine forme de réconfort dans le tumulte parisien. Ça court, ça parle fort, ça klaxonne, ça ne me laisse que peu d'espace pour m'entendre penser. Aujourd'hui, c'est différent, il semblerait que ça ne me suffise pas, il semblerait que ça ne camoufle pas le désordre de mon intérieur, il semblerait que la protection ne soit plus assez étanche. 

Pour maximiser les bienfaits de la pollution sonore, j'essaie donc d'y ajouter quelques autres artifices qui en général fonctionnent plutôt bien. Une bière, puis deux, une troisième cigarette, la quatrième va suivre, l'œil affuté du chasseur qui cherche une nouvelle proie à se mettre sous la dent. Ma panoplie habituelle. Maintenant, il me faudrait un peu de chance pour que ça marche, un coup de pouce du hasard. Il me faudrait l'arrivée d'une femme, une trentenaire jolie et discrète, il me faudrait qu'elle s'asseye à côté de moi, qu'à un moment elle regarde dans ma direction, que je la sente rougir sous mon regard appuyé. Il me faudrait qu'elle réprime un sourire, que je devine sans effort qu'elle n'attend qu'un mouvement de ma part, il me faudrait ces quelques minutes pendant lesquelles je prépare les mots qui vont faire mouche, ces précieux instants où ma stratégie se dessine dans ma tête alors même que je n'y réfléchis pas vraiment, il me faudrait voir un signal de top départ au premier geste équivoque qu'elle me destinera secrètement, il me faudrait avoir à agir vite et bien pour ne pas manquer la fenêtre qu'elle aura timidement entrouverte. 

Voilà ce qu'il me faudrait là maintenant, du défi pas trop dur à réaliser, une âme à séduire, à flatter, à sublimer, une femme à rendre princesse pour une nuit, une chaleur dans laquelle me perdre, m'investir, m'oublier. Quelqu'un qui m'aiderait sans le savoir à porter le poids des jours, du temps qui passe, des rides qui se creusent, de la solitude qui s'installe, des besoins inassouvis, des symptômes de manque, du vide de sens, de l'obscurité, des doutes qui assaillent, des peurs irraisonnées. Juste quelques heures.

Juste de longues minutes pendant lesquelles je ferais comme si demain n'existait pas. Ce demain au cours duquel tout ce que j'ai fui pendant la nuit revient me hanter. Magnifié par la culpabilité d'avoir égoïstement abusé de la crédulité d'une femme qui mérite mieux que de tomber sur moi. Exacerbé par le dégoût que mes pratiques m'inspirent. Multiplié par la honte de ne pas chercher à me défaire de mes schémas habituels.

Vite, chasser ces sombres pensées de mon esprit avant qu'elles ne m'éloignent de mon objectif. Une autre bière pourrait aider. 

Remettre de la conscience dans mon regard qui s'évadait vers l'invisible, lever les yeux en espérant croiser ceux du patron.

Mais tomber sur les tiens.

Tomber...

...en amour, en admiration, en désarroi, en inconfort.

Balayer d'un geste mental tous les "il me faudrait" que j'avais soigneusement listés quelques minutes auparavant. 

Sentir que là, maintenant, depuis toi, tout ce qu'il me faudrait, c'est recommencer à respirer.

© Isa – février 2015

samedi 7 février 2015

"Pas là pour ça"

"Mais c'est qui, elle ? C'est qui, et qu'est-ce qu'elle me veut ? Elle est bizarre putain. Elle me tourne autour sans arrêt, et merde, j'ai rien fait pour ça moi. J'ai pas cherché, j'ai pas provoqué. J'étais juste là, comme posé sur un meuble à sa portée, elle m'a mis la main dessus et elle ne me lâche plus, on dirait qu'elle va plus jamais me laisser être le jouet d'un(e) autre et je ne sais fichtre rien du pourquoi elle me fait ça.

Elle me connaît même pas. Elle n'a aucune idée de ce à quoi je ressemble, je crois même pas avoir eu l'occasion de lui dire comment je m'appelle. Tout ça c'est à cause d'Internet. Ce truc est en capacité de mettre en rapport deux personnes qui se seraient jamais croisées ailleurs, nous on s'est croisés, je l'ai vue, elle m'a vu, je sais même plus comment ça a démarré, mais toujours est-il qu'aujourd'hui, à J+3 fois rien de notre rencontre, elle m'envahit avec une ténacité que je pensais pas possible. Pas si tôt, pas comme ça.

Et je suis pas là pour ça. Je sais pas c'qu'elle imagine de moi, c'qu'elle projette de nous, mais je suis pas là pour ça, moi. Elle a dû tomber sur plein de putain de dalleux, des mecs morts de faim qui la faisaient se sentir importante pour pouvoir mieux lui montrer qu'elle ne l'était pas, j'sais pas, y a de la faille derrière son comportement, y a de la fêlure, y a du vécu sordide, c'est sûr. Sinon comment expliquer qu'elle ait dégainé son grappin aussi rapidement ? J'en sais rien, je suppose, j'extrapole sûrement, mais y a forcément une explication, et ça m'échappe un peu.

J'ai même l'impression qu'elle est partout. Elle me rend paranoïaque de mes autres contacts, l'autre jour je me souviens, une autre me parlait, une dont j'avais absolument aucune idée de l'identité, et bim bam boum en moins de 12 secondes je me suis imaginé que c'était elle, est-ce que c'était elle ? Si c'était elle c'est bizarre quand même putain, ELLE ME VEUT QUOI à la fin ? Et comment je vais me sortir de ça ? Comment je dois agir, moi ?

Je sais rien d'elle, vaguement son âge, enfin je crois, vaguement son physique, y a quelques photos et elle donne des infos, vaguement son prénom, en tout cas ça ressemble à un prénom, vaguement d'où elle est mais vraiment j'suis pas sûr. Et puis c'est quoi sa vie ? La nana est tout le temps là, elle a pourtant l'air d'être prise par ailleurs, parfois elle parle comme si elle manquait d'amour, parfois elle parle comme si elle manquait de gens autour d'elle, et puis tout à coup elle a l'air comblée, radieuse, amoureuse, entourée, alors elle parle de la musique qu'elle écoute et des plats qu'elle cuisine et des personnes avec qui elle est, on s'y perd j'te jure qu'on a d'quoi s'y perdre carrément.

Je sens bien qu'elle voudrait que je bascule, que ça me titille assez pour que je lui réclame de s'expliquer, je m'y refuse, je lui échappe encore un peu tant que je peux, mais ça va pas tenir longtemps, elle a finir par venir vers moi autrement, en approche plus directe, plus masquée des autres mais plus claire pour moi, elle tournera plus autour du pot, elle va se dévoiler et je vais devoir la décevoir, je vais devoir la calmer, je vais devoir la rejeter, et j'aime pas trop faire ça moi, j'aime pas trop dire non, je sens bien que je vais même pas me sentir flatté, même pas t'imagines, je devrais pourtant, c'est flatteur de susciter de l'intérêt normalement, mais là c'est plus bizarre que flatteur et le moment où je vais devoir mettre fin à sa parade nuptiale provoque déjà quelques angoisses.

J'suis pas là pour ça, moi. Pour m'angoisser de tout ça, quoi. Ceci dit malgré l'angoisse, j'attends le moment avec un peu d'impatience quand même, ça sonnera le glas, les choses seront carrées, elle passera à autre chose et je pourrai retourner à mes divagations habituelles sans sursauter dès qu'elle arrive, sans espérer le soulagement de quand elle partira, sans être en tension entre l'arrivée et le départ. Vivement quand même. Parce que ça m'inspire rien qui vaille tout ça. Rien de gérable.

Ça m'inspire juste du super bizarre, et j'suis pas là pour ça, moi."

© Isa – février 2015

mercredi 4 février 2015

"Tu ne devrais pas me manquer autant"

« Tu ne devrais pas me manquer autant », se répétait-il dans sa tête comme si elle avait le pouvoir d’entendre ce qui s’y passait. Il se le disait au moment exact où ses yeux s’ouvraient pour la première fois de la journée. Il se le disait en regardant son café couler. Il se le disait dans le miroir de la salle de bains pendant qu’il se rasait. Il se le disait en voyant les ombres de celles qui ne lui arrivaient pas à la cheville, dans toutes les rames de tous les métros, tous les matins. Il se le disait quand il refermait la porte de son bureau, soudain soulagé d’être enfermé seul avec elle à l’intérieur de lui. Il se le disait en feignant d’écouter son ami et collègue parler de ses enfants au déjeuner. Il se le disait pour ne pas s’endormir pendant les interminables réunions qui (dé)rythmaient ses après-midis. Il se le disait dans l’ascenseur qui le ramenait vers son appartement. Il le lâchait du bout dès lèvres aussitôt qu’il s’affalait sur son canapé : « tu ne devrais pas me manquer autant, putain ». Et il soufflait. Il soupirait. Il se gavait de bêtises télévisuelles dans l’unique but de s’abrutir d’autre chose que d’elle.

Elle n’était pas vraiment partie, pourtant. Mais elle n’était pas vraiment là non plus. Elle l’appelait parfois, il était toujours tard, elle était toujours triste, elle demandait si elle pouvait passer le voir, il se demandait si c’était une bonne idée, mais bien avant qu’il ne se réponde à lui, il lui répondait à elle. Et c’était toujours oui. Toujours. Il n’avait jamais vraiment essayé de refuser, pour voir. Voir comment elle le prendrait. Insisterait-elle ? Se vexerait-elle ? Comprendrait-elle qu’il a besoin de plus ? Voir comment il le vivrait, lui. Se sentirait-il fort ? Se sentirait-il fier d’avoir résisté ? S’en voudrait-il d’avoir laissé filer une des rares occasions de passer du temps avec elle ? Trop de questions suspendues pour qu’il tente le coup. Alors c’était toujours oui. Toujours.

Elle arrivait et tout autour fondait. Les murs de l’appartement, les coussins du canapé, les draps sur le lit, tout s’embrasait. Elle irradiait d’un charisme qui le faisait chavirer, une enfant blessée dans le corps d’une femme fatale, elle était tout à la fois, aussi ingénue qu’affirmée, aussi gibier que chasseur, aussi froide que charnelle. Elle était d’une beauté à lui couper le souffle, à lui retourner les intestins, une beauté qu’il ne savait pas mettre de côté, qu’il ne pouvait pas ignorer. Il lui suffisait d’arriver pour que tout autour fonde, et lui avec.

Elle ne restait que quelques heures. Le temps de quelques verres de vin. Le temps de quelques mots, quand elle voulait parler. De quelques silences, quand elle ne voulait pas. Le temps de quelques caresses, le temps d’une étreinte tantôt brutale, tantôt d’une infinie douceur. C’est elle qui décidait.

Puis elle repartait. Laissant partout chez lui des traces de son passage furtif. Un long cheveu blond sur l’oreiller. Un parfum ambré flottant dans toutes les pièces. Une boucle d’oreille cachée dans les draps. Alors il prenait le bijou et le serrait fort, comme un talisman, comme un trésor. Il ne savait pas quand il pourrait le lui rendre, ni même s’il aurait un jour l’occasion de le faire. C’est elle qui décidait.

« Tu ne devrais pas me manquer autant », se disait-il au moment où l’interphone retentit. Il a mis une fraction de seconde à réaliser que le son ne provenait pas de la télé et une de plus pour arriver à la porte d’entrée. Il était fébrile quand il a décroché. Il n’a pas parlé.

- C’est moi. Je crois que j’ai oublié une boucle d’oreille la dernière fois.

Il a appuyé sur le bouton sans répondre.
Elle était là. De nouveau. Enfin.

© Isa – février 2015

mercredi 28 janvier 2015

L'hiver, c'est presque fini

C’est compliqué, l’hiver. C’est long, c’est froid, le vent souffle, parfois il pleut, les journées sont courtes, on n’en voit pas le bout, on ne voit rien d’autre que la brume, que la nuit qui s’éternise, on ne sent plus rien que la faim permanente, se nourrir pour se réchauffer, se nourrir pour ne pas manquer d’énergie, puis dormir, dormir longtemps, dormir tout son soûl comme pour hiberner, pour accélérer le temps, dormir pour espérer se réveiller quand enfin le monde dehors sera de nouveau accueillant.

Pendant ce temps-là, tu vis tout un tas de trucs un peu traumatisants, les fêtes de fin d’année qui font s’agiter les gens dans tous les sens, ils courent pour consommer, ils courent pour gaver les autres de choses dont la nécessité n’est pas toujours évidente, ils courent pour se gaver eux-mêmes d’artifices et de gourmandises et de parures et d’habits de lumière, puis ils courent pour aller festoyer, danser un peu, manger beaucoup, trinquer à un aujourd’hui qui n’est déjà plus de la même année qu’hier, souhaiter du bon et du beau, « et la santé surtout ! », faire des vœux pieux, se promettre des choses, savoir par avance qu’on se ment un peu et qu’on n’y arrivera pas vraiment, mais le faire quand même, c’est le rituel, on ne peut pas y couper. Mais toi tu vis tout ça un peu à contresens, tu les vois courir et s’agiter mais tu ne vas pas vraiment dans la même direction, ce n’est pas que tu ne veux pas, c’est juste que ta réalité n’est pas la même, toi les gens avec qui tu voudrais partager tout ça ils sont loin, ils sont soit au bout du monde à avoir trop chaud pendant que tu souffres du froid, soit dans un univers au sein duquel ils ne veulent plus de toi alors que tu crèves de leur absence, t’as pas vraiment la tête à danser et courir et t’agiter du coup, tu voudrais juste t’enfermer un peu, rester au chaud sous ta couette, ne pas voir les lumières dehors, ne pas regarder les bêtisiers à la télé, ne surtout pas croiser d’être humain d’ailleurs, parce que tout ça est sur toutes les lèvres, tous les écrans, tous les putains de poteaux électriques qui se parent d’étoiles à la con et de rennes en pointillés jaunes et tu trouves ça moche, mais t’es pas objective.

Evidemment tu ne peux pas vraiment te cacher, c’est un peu compliqué, y a quand même la vie qui coule en parallèle, même si le temps semble s’être arrêté sur le thème du « il fait froid mais faisons la fête ! » y a quand même tout le reste, les factures à payer, le gibier à chasser pour faire bouillir la marmite, l’argent à faire rentrer dans les caisses du ménage, ça reste encore le nerf de la guerre, y a pas de recette miracle qui ferait qu’on peut s’en passer, donc on s’en fout que ce soit décembre et que tu pleures à l’intérieur en permanence, on s’en fout totalement, réveille-toi quand même tous les matins, colle-toi ce sourire bien fake sur le visage et va au charbon, va chercher bonheur en te fabriquant jour après jour ta prochaine fiche de paye. Du coup, tu dois enclencher le pilote automatique, garder les réflexes de sociabilité et de gentillesse développés depuis que tu es en âge de comprendre qu’il y a des choses qu’il te faudra toujours feindre quoi qu’il t’en coûte, t’as l’habitude mais la période est un peu plus dure que les autres, rapport aux larmes du dedans qui s’arrêtent jamais, rapport au froid qu’il faut combattre par des couches et des couches qui te font te sentir encore plus vilaine que ce que tu penses déjà habituellement de ta propre petite personne, rapport aux nuits qui sont longues et Dieu sait que t’as jamais aimé ça toi, la nuit, ça fait peur bouh, rapport à ce que t’as tout le temps faim alors que tu voudrais faire un 36 et du coup c’est compliqué.

Mais t’y vas, tu prends ton courage dans tes deux petites mains toutes asséchées par le grand méchant hiver, tu enfonces ton casque sur tes oreilles, ça fait couler dedans un peu d’énergie sonore, heureusement y a la musique, putain ça t’a toujours tellement sauvée ça, du coup quand t’avances tu danses un peu, tu sais pas faire autrement, tu montes les escaliers en sautillant et t’arrives au bureau gonflée à bloc d’une énergie dont tu connais parfaitement le caractère factice mais tu t’en fous c’est quand même ça qui va te faire tenir jusqu’au soir alors on s’empêche d’être trop regardant et on prend ce qu’il y a à prendre.

Et puis janvier avance et tu te dis qu’on touche le bout, déjà l’hérésie festive est derrière nous, allez encore quelques semaines et ça va aller, tu t’accroches à l’idée qu’avec le printemps toi aussi tu vas renaître, genre t’es une fleur, genre t’es une hirondelle, c’est un peu de la poudre aux yeux ma grande, mais si ça te fait du bien de le penser alors accroche-toi vas-y, agrippe-toi jusqu’à t’en faire saigner les mains, d’façon elles sont déjà niquées à cause du froid, elles ne sont plus à ça près.

Demain c’est février et après-demain c’est mars, avril approche à grand pas, il débouchera sur mai et tout le monde sait que le mois de mai c’est génial, y a les ponts, y a la douceur, y a le compteur de congés payés qui va enfin être renouvelé, y a les oiseaux qui se remettent à chanter, si c’est pas beau la vie, hein que c’est beau la vie ?

Commence pas trop à penser que ce sera aussi la période à laquelle les gens vont se mettre à parler très, très souvent de leurs vacances d’été qui arrivent bientôt, ah non va pas te mettre à penser à ça parce que sinon on est pas sortis de la berge, pour toi les mois de juillet et août ils puent un peu la mort tellement t’as du boulot alors ils riment pas avec vacances – d’ailleurs ils sont cons les gens, ni « juillet » ni « août » ne rime avec « vacances », pff – enfin bref on pense pas à ça et on se concentre sur les oiseaux qui se remettent à chanter, c’est plus joli et plus gai, le reste on verra plus tard, on aura le temps d’y penser quand on sera grands.

Bon allez c’est pas le tout mais t’as un mois de janvier à aller clôturer, des gens à saluer, des élèves à former, des managers à épater, des amis à rassurer, une famille à chouchouter, bref arrête un peu de geindre, sourire fake, épaules redressées, buste gonflé, te voilà parée, go.

© Isa – janvier 2015

jeudi 8 janvier 2015

#JeSuisCharlie

Dieu que j’ai aimé la minute qui a immédiatement suivi mon réveil ce matin. Celle pendant laquelle je ne me souvenais pas. Celle pendant laquelle j’ai eu envie de râler parce qu’il est tôt. Celle pendant laquelle je n’étais que moi, devant accomplir tous les gestes quotidiens maintes fois répétés avant d’aller travailler. Celle pendant laquelle rien d’autre que ça n’existait.

Dieu que cette minute a été courte.

Elle a filé si vite qu’en un rien de temps tout est revenu. L’horreur, la barbarie. Les images que je n’aurais pas dû regarder. Les cris de ces hommes trahissant leur fierté. Le bras levé de cet autre, couché à terre, trahissant sa peur. Vaine supplication d’une merci qu’on ne lui aura pas accordée. Les larmes des proches, la voix tremblante de leur ami de toujours qui n’arrivait pas vraiment à parler mais qui a promis de ne plus jamais se taire.

Le beau m’est revenu aussi. Les bougies allumées tout autour du monde, les banderoles, les dessins, les lumières. Les rassemblements spontanés, citoyens, humains. Des milliers d’hommes et de femmes qui forment une chaîne tout autour de la France pour montrer que nous faisons bloc. L’écho de nos manifestations dans chaque grande ville du monde. Les messages de soutien venant de partout, dans toutes les langues. Nous sommes beaux quand nous sommes Charlie.

Et puis, comme si ces souvenirs ne suffisaient pas, il m’a fallu allumer la radio, vite. Entendre d’autres que moi en parler. Savoir que je ne suis pas la seule à y penser. Constater qu’aujourd’hui c’est encore un peu hier, qu’on est encore sous le choc, dans l’incompréhension, dans la révolte.

Voir aussi que les artistes du monde entier répondent avec leur art. Ils dessinent, ils écrivent, ils chantent. Parce qu’ils peuvent encore le faire, eux. Parce que ceux qui sont morts ont lutté pour la liberté d’expression, et qu’il nous faudra l’utiliser encore et encore, et plus fort encore, pour leur rendre hommage. Pour que ce ne soit pas vain…

Partout, des dessins de crayons plus forts que les armes. J’aime ce message d’espoir. J’aime que l’art s’exprime encore. C’est avec ça qu’on arrivera à avancer. Avec du beau.

Aujourd’hui je suis en deuil, je suis triste et blessée. La femme, la Française, la citoyenne du monde, l’humaniste, la croyante, l’artiste, toutes mes facettes ont été meurtries hier. Toutes mes facettes pleurent. Mais je resterai debout, forte et vivante pour prolonger leur existence, et je parlerai pour ne pas qu’on entende le silence criant de leur absence.

Aujourd’hui, moi aussi je suis Charlie.

© Charlie – 8 janvier 2015