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mercredi 17 septembre 2014

Il faut que tu viennes, maintenant

Viens là, toi. Viens me dire en face toutes ces choses que tu m’écris. Viens me les murmurer à l’oreille, me le montrer avec tes yeux, me les faire de tes mains. Viens accompagner tes paroles des mouvements qu’elles décrivent, viens ajouter des sensations tactiles à nos promesses d’autre chose, viens balayer le fantasmé pour le remplacer par du vécu.

Viens, qu’on ait des choses à raconter de nous, de vraies choses que les autres pourront comprendre aussi, pour l’instant ils sont là à ne pas miser un centime sur ce qui est né dans un univers parallèle déconnecté de toute réalité tangible, pour l’instant ils s’arrogent le droit de juger, de critiquer, de défier, de rire et de miser sur l’échec, viens avec moi leur montrer qu’ils ne remporteront pas ce pari là.

Viens là, il est temps, c’est l’heure de nous fabriquer des souvenirs en plusieurs dimensions, de nous rendre mouvants dans les yeux de l’autre, de nous marquer de nos odeurs et du goût de nos lèvres ; il est temps, c’est l’heure de me cacher dans tes bras, de m’y réfugier, d’en sentir la force, c’est l’heure de t’abandonner à mes mains, de t’y confronter, d’en sentir la douceur.

Viens, ça fait trop longtemps que mes yeux n’ont pas croisé les tiens, bien trop longtemps que ta peau ne s’est pas retrouvée sous mes doigts, ils brûlent de l’avoir touchée si peu, trop peu, ils brûlent de ne pas s’en être nourris davantage, de ne pas l’avoir parcourue plus qu’ils ne l’ont fait. Dis-moi d’abord que tu sens aussi le manque partout en toi, de ton bas ventre qui irradie à ta tête qui bouillonne, de tes mains qui cherchent à tes jambes qui vacillent, dis-le moi d’abord de tes mots puis viens me le montrer de ta présence et de tes actes, viens me le crier sans bruit et sans détour.

Il faut que tu viennes maintenant, ça suffit de se dire que la distance nous rend fous, ça suffit de se jurer qu’à l’autre bout il n’y a que nous, ça suffit de tenter de se rassurer par des artifices qui n’ont plus l’effet escompté, on est au-delà de ça, au-delà de l’envie timide d’en apprendre plus sur l’autre et sur soi face à l’autre, au-delà du désir fugace de se voler de frêles baisers innocents, on est au niveau d’au-dessus, on est dans le besoin physiologique de se retrouver, dans le désespoir du contact qu’on attend et qui n’arrive pas, on est dans l’urgence de mélanger les bouches et les mains et les corps et les âmes, ça brûle, ça mord, il faut que tu viennes maintenant.

Tu sais bien que je t’attends et je n’aurai pas la force de te faire croire que si tu ne me rejoins pas, tu seras remplacé. Je n’aurai pas l’audace de te mentir, le courage de te faire du mal. Tu sais bien qu’il n’y a que toi et que le vide que tu laisses ne peut être rempli par un autre que toi, je pourrais faire semblant que je n’ai qu’à claquer des doigts pour qu’il soit comblé, mais quand bien même ce serait le cas, il semblerait que le trou béant ait été creusé selon ta forme et que nul autre ne puisse s’y emboîter.

Alors viens là, toi, viens qu’on essaie de faire quelque chose de tout ça, viens qu’on cherche ensemble à savoir si un nous existe quelque part, viens qu’on tente de faire germer une belle histoire de ce qu’on a semé.

Il nous faut ça pour qu’on puisse un jour se quitter sans regret.
Ou alors peut-être… pour ne plus jamais se quitter ?

© Isa – septembre 2014

dimanche 14 septembre 2014

Garder le contrôle

Lutter pour tenir ses objectifs, maintenir sa motivation au top niveau. Lutter pour ne pas céder à la fatigue, à la démotivation, à l'usure, aux contraintes logistiques et aux obstacles sur la route, lutter pour ne jamais faillir, rester concentré sur le but à atteindre, ne pas perdre de vue les promesses faites aux autres et surtout celles faites à soi-même, se battre contre ses démons, contre ses propres faiblesses, contre toutes ses imperfections, ne jamais abandonner, ne jamais baisser les bras... Garder le contrôle du rythme de vie qu'on a voulu s'imposer.

Être dans la maîtrise de ce qu'on renvoie de nous, clairement définir ce qu'on a envie de montrer et tout faire pour ne jamais déborder de ce cadre, chercher à comprendre quand ça rate, et à corriger surtout, à analyser d'abord puis à corriger vite, rattraper ceux qui s'éloignent de ce qu'on voudrait qu'ils voient de nous, les convaincre de penser autrement, de se rallier à notre cause, de ne pas se fier aux rumeurs et aux qu’en-dira-t-on, de nous laisser leur prouver qu'on est tellement plus et même tellement mieux que ce que les gens en pensent et en disent... Garder le contrôle de notre image.

S'attarder à construire des relations fortes et pleines de sens et jolies, sans aucune ambiguïté et sans aucun doute quant à l'affection qui circule dans le binôme, relever le niveau d'exigence qu'on a vis-à-vis de l'autre, vis-à-vis de soi par rapport à cet autre aussi, définir à deux ce qu'on a envie de vivre et s'y tenir, se donner les moyens d'y arriver, ne pas en faire trop, ne pas en faire trop peu, ne pas mentir ni se voiler la face, canaliser ses sentiments... Garder le contrôle de notre façon d'exprimer ce qu'on ressent.

Tu vois c'est pas bien compliqué la vie, ça tient à pas grand chose, ça tient juste à être dans le combat constant contre le moindre débordement, ça tient juste à ne pas se laisser envahir par ce qui peut polluer, à se rendre hermétique à tout ce qui peut être parasite, ça tient juste à se couvrir d'une carapace étanche aux conneries et aux excentricités. Ça tient un peu à se rendre carrément inhumain tu sais, à se rendre insensible et imperméable, à s'empêcher de craquer, ou même d'être juste un peu fêlé, ça tient à s'interdire de se laisser aller, ça tient à faire attention à chaque minute, à chaque seconde même, à ne pas dévier de la ligne tracée bien droite, ça tient à ne jamais faire la moindre erreur de jugement ou d'appréciation, ça tient à ne pas faire de mauvais choix par lâcheté ou par lassitude, ça tient à ne jamais s'offrir le moindre moment de faiblesse, à ne jamais tomber dans la facilité, ça tient à être dans le contrôle de tout, tout le temps.

Du coup c'est marrant tiens, on dirait que ça tient à surtout ne plus être telle que tu es.

© Isa – septembre 2014

lundi 11 août 2014

Grandir avec toi

Voilà, j’y viens, j’y suis. Je me pose au milieu de ce plateau désert, éclairé par la lumière incroyable de ce matin d’août, bercé d’un silence inhabituel, j’allume l’écran, vite, j’ai presque couru pour arriver jusque là tu sais, je suis presque essoufflée même, mais il me fallait y être, là devant cette page blanche, il me fallait vite retrouver un espace d’expression qui me permette de sortir de moi tout ce qu’il peut y avoir de toi.

Un peu de rock dans les oreilles, un café qui fume à côté du clavier, et moi qui en suis à ignorer la lumière verte qui clignote pour me dire que de l’autre côté on entre en contact avec le personnage public que je suis devenue, comme nous tous d’ailleurs sur ce réseau social qui nous a faits nous rencontrer, je les ignore je n’ai pas le choix, j’aime leur présence permanente et rassurante et surprenante mais c’est de nous deux dont j’ai envie là tout de suite, c’est dans nous deux que j’ai besoin de plonger quelques instants. Il sera encore temps de les retrouver après.

Ils me connaissent pourtant, certains d’entre eux m’apprécient même, ils suivent un peu les aventures que je veux bien partager avec eux, alors même qu’ils n’ont aucune idée de la part de vrai qu’il peut y avoir à l’intérieur, ils me connaissent dans tout ce qu’il y a de social en moi, d’avouable ou d’inventable, ils me connaissent dans ce que je veux bien donner et dans ce que j’aime simuler, ils me connaissent comme on regarde de loin une forme un peu vague et floue dont on ne saura jamais vraiment délimiter les contours.

Ils sont du coup à mille lieues de deviner celle que toi tu connais, celle qui oublie cette foutue course à la popularité et à la gloire quand elle se retrouve face à toi, celle qui se contente d’être particulière à tes yeux parce que c’est tellement plus important que toutes ces chimères et ces faussetés, c’est tellement plus vrai et tangible aussi, c’est ta chaleur qui se diffuse jusqu’à moi quand on est assis autour d’une même table et qu’on fait trinquer nos verres, c’est notre amitié qui mûrit parce que malgré les quelques sursauts de stupidité on a décidé qu’on continuerait à la nourrir.

Ils ne savent pas vraiment comment je peux être dans l’intimité, quand j’ai besoin de regards bien plus que de mots, quand la lumière verte ne suffit pas et que tes yeux prennent le relais, quand la valse des compteurs qui s’affolent ne compte plus vraiment et qu’elle pourrait même s’arrêter tant l’essentiel est ailleurs, dans ta main qui se pose sur la mienne avec douceur, un contact fugace, l’échange est fébrile et inattendu, et vite tes doigts se retirent par peur d’envoyer des messages difficiles à interpréter, et vite tu détournes le regard pour ne pas que j’aie le temps d’y voir des sentiments que je ne saurais pas vraiment qualifier, et vite nous redevenons deux êtres pudiques et insouciants, vite nous redevenons deux enfants qui aiment à jouer ensemble, vite nous repoussons le moment fatidique où il nous faudra nous parler de nous comme des adultes.

Alors on en est là, à se chercher pendant nos absences, à se retrouver par tous les moyens, parfois ici et souvent là, parfois c’est toi qui viens et parfois quand j’ose c’est moi, et puis ça y est on est enfin de nouveau ensemble, alors on rit et on pleure et on se taquine et on se réconforte, surnom contre surnom, sourire contre sourire, j’aime ça tu sais quand on se cherche et qu’on se trouve, j’aime tellement ça que j’en viens parfois à te laisser pour être sûre d’avoir à un moment l’occasion de devoir lutter un peu pour te retrouver, le paradoxe est là, partir pour mieux revenir, et s’il me faut être honnête, partir aussi pour créer le manque en toi, pour que tu aies ce goût de reviens-y, pour que tu te demandes où j’en suis jusqu’à ne plus supporter de ne pas savoir, pour que tu arrives à moi curieux de tout, impatient de l’impact, désireux de contact.

Elle est jolie cette relation, elle me fait peur dans certains de ses penchants qu’on ne maîtrise pas tout à fait, mais je sens toute sa potentialité, je sens qu’elle a éclos et que bien que fragile elle va grandir encore, elle va finir par tenir debout bien droite et on oubliera alors tous les moments où elle était bancale, instable et incertaine, on oubliera qu’elle a été tremblante et hésitante, on va finir par en toucher la quintessence et par la voir se diffuser, on va finir par n’avoir que le bon et le solide et le durable, il nous faut être patients un peu, il nous faut juste le décider, ça en vaudra la peine tu verras, allez viens avec moi.

© Isa – août 2014

samedi 9 août 2014

Viens, vite...

Viens, vite, entre et assieds-toi, mets-toi juste là en face de moi, fermons vite la porte et les fenêtres et les volets, coupons-nous du monde, il ne faut plus que nous.

Viens, vite, débarrasse-toi du manteau lourd de tes peines, pose-le sur mes genoux et laisse ta main sur ma cuisse, à nous deux on pourra en supporter le poids, la force de mes jambes et l'amour dans tes doigts, à nous deux on pourra les écumer peu à peu, on aura la force qu'il faut, l'énergie circule et peut nous faire soulever des montagnes, à nous deux tu n'as plus besoin de chercher à oublier puisque je n'ai plus besoin de chercher à fuir.

Viens, vite, accroche ton regard au mien, laisse-moi remplir mes yeux de tes sourires, berçons-nous de mots et de ces mélodies dont nous partageons l'amour, le son de ta voix en réponse à la mienne, fais-toi le ping de mes pong, deviens Yin de mon Yang, tu es déjà mon double mais je te veux comme moitié, et si nous fusionnions, et si nous nous fondions, et si tu restais toi et que je restais moi mais que nous devenions nous ?

Viens, vite, nourris-moi de tes rires et de tes futilités, ne parlons de rien comme nous parlerions de tout, parlons d'hier et de demain, on mélange on s'en fout, parlons de maintenant qui n'appartient qu'à nous...

Viens, vite, il est temps d'oublier que dehors il fait sombre, laissons la nuit tomber, laissons le ciel pleurer au milieu des étoiles, tu es à la maison maintenant, à l'abri des autres et du mal qu'ils se font, tu es avec moi maintenant, avec nous, ici il ne fait nuit que quand on le décide, nous sommes les faiseurs de temps et les chasseurs de nuages, ici le monde n'est qu'à nous, ici il ne ressemble qu'à nous.

Viens, vite, quand tu n'es pas encore là les murs résonnent de ton absence, les bruits se font écho de tes silences, il me faut ta voix pour remplir le vide, il me faut me retrouver dans ton aura, me réchauffer les mains à la moiteur qui s'installe en même temps que toi, il me faut retrouver celle que je n'ose être que parce que tu la couves de ton regard.

Viens, vite, j'ai froid et j'ai le mal de toi, je ne suis que manque et faim et soupirs, je ne suis que le plus mauvais quart de moi-même, l'ombre et la mélancolie, la frustration et le côté noir de ma folie, je ne suis que vide et perdue, seule et déchue, quand tu n'es pas encore là je ne suis pas encore moi.

Viens, vite, mon amour, je me languis, je t'attends et te réclame, je veux partager ton air et ton monde et tes rêves, je veux juste toi à côté de moi, je veux juste nous deux qui grandissons ensemble.

Viens, vite... il y a ta place qui t'attend là, elle t'a attendu des heures, elle t'attendra des mois, mais viens, vite, c'est ici et aujourd'hui que je ne peux plus vivre sans toi.

© Isa – août 2014

dimanche 3 août 2014

De l'autre côté

Je sais que tu as peur. Je te devine tremblant et presque frigorifié. Je t'imagine hésitant, comme un peu égaré.

Je voudrais tant pouvoir te rassurer. Te promettre que tout va bien se passer. Te donner une vision claire de ce qui t'attend au bout du chemin, et de tous les obstacles à surmonter pour espérer un jour y arriver. Je voudrais te prévenir de chacun des dangers, te prédire que tous tes rêves vont devenir réalité, que tous tes sacrifices en vaudront la peine. Je voudrais te prendre la main pour t'aider à traverser, la serrer fort dans la mienne quand tu auras envie de tout lâcher, la poser sur mon cœur pour que tu saches que le tien n'est pas le seul à s'emballer. Je voudrais mettre un peu de ma voix dans tes oreilles, pour t'encourager avec fermeté parfois, pour te murmurer ma tendresse souvent. Je voudrais coudre des ailes à la peau de ton dos, te regarder t'envoler, inspirer fort pour t'aider à te rapprocher. Je voudrais te coller un sourire aux lèvres, l'un de ceux qu'on ne peut pas retenir, dont on ne peut contrôler l'intensité, l'un de ceux qui affichent sans pudeur le courage et l'énergie qu'on s'apprête à déployer.

Je voudrais, tu vois.
Mais je ne le ferai pas.

Il est des moments où c'est à toi seul de prendre tes décisions, de trouver la force de les vivre et de les assumer. Il est des choix qui n'appartiennent qu'à toi, que tu ne peux faire que seul, dans lesquels je n'ai pas le droit d'interférer.

D'ailleurs, comment pourrais-je ?
Alors que moi-même je suis de l'autre côté de cette route que tu vas peut-être emprunter ? Alors que j'ai moi aussi à me demander si je vais, si je veux, si je dois, te retrouver au milieu de cette longue ligne qui nous sépare encore ? Alors que je dois gérer mes propres craintes, le trouble qui m'envahit, le mélange subtil entre attrait de l'inconnu et peur du vide à l'arrivée ? Alors que mes jambes ne me portent plus, que mes ailes à moi peinent à sortir de mon corps, que mon ventre me brûle d'un désir irraisonné ?
Comment pourrais-je te porter sans peur de te faire tomber alors que je ne maîtrise plus la moiteur de mes mains, alors que mes doigts tremblent, alors que mes bras se font guimauves ?
Et au nom de quelle mystérieuse et hypothétique conjoncture céleste à la faveur de laquelle notre histoire connaîtrait un dénouement heureux, aurais-je le droit de te supplier d'y croire, de te promettre l'incertain, de te jurer que chacune des chutes comme chacun des pièges sera un jour balayée par la force de nos deux êtres enfin réunis ?
D'où me viendrait cette certitude inébranlable, si ce n'est d'un rêve encore flou que nos deux énergies sont faites pour être mélangées, si ce n'est d'un désir encore trouble de continuer le reste du chemin à tes côtés ?

L'amour commence toujours par la peur de le laisser arriver. Toujours par une paralysie qu'on aura choisi de surmonter. Toujours par un doute que chacun des deux protagonistes aura décidé d'ignorer.

Je suis de l'autre côté, tu sais.
Je suis là à ne pas savoir si au bout, tu t'apprêtes à te mettre en marche pour me retrouver ou si tu es déjà en train de reculer.

Moi, j'ai déjà commencé à avancer.

© Isa – août 2014

samedi 12 juillet 2014

L'arrivée

(Épisode précédent ici)

*
**

Elle était arrivée à Paris au début du mois d'août. Trois mois après l'électrochoc qui l'avait poussée à quitter la province calme et brumeuse où elle ne respirait plus, elle s'enivrait désormais des vapeurs de pollution, des klaxons incessants et du soleil de plomb, lourd, omniprésent. L'été était là, il s'était installé alors qu'on ne l'attendait plus, et avait balayé d'un coup de ciel bleu toutes les médisances de ceux qui le pensaient boudeur.

En posant ses valises dans le petit appartement qu'une lointaine connaissance lui sous-louait pour quelques mois, Marie s'autorisa enfin à regarder en arrière et à revenir sur ce dimanche pluvieux qui avait vu sa vie changer. Elle se souvint alors de la vitesse à laquelle elle avait rejoint le cocon familial, de sa course effrénée dans les escaliers pour atteindre la salle de bains, de son visage qu'elle avait lavé à grande eau comme pour s'assurer qu'elle était bien éveillée et de son reflet dans le miroir qui lui était apparu comme l'ultime confirmation que sa décision était la bonne. Elle se souvint aussi être redescendue au salon bien plus calme, envahie d'une sérénité qu'elle ne connaissait pas vraiment, forte d'une détermination nouvelle et salvatrice. Elle avait alors aidé sa mère en cuisine, discuté politique avec son père, survolé d'un œil connaisseur les devoirs de son petit frère, et avait pris soin de mettre dans chacun de ses gestes la même application qu'à l'accoutumée, s'empêchant toute démonstration d'une quelconque nervosité, attendant le moment propice où il lui faudrait parler. L'occasion lui a été donnée lors du dîner pendant lequel, pleine d'une certitude qui prenait le pas sur la peur, elle leur avait annoncé à tous les trois qu'elle voulait s'en aller.

Les semaines qui ont suivi ont été rythmées par les quelques démarches incontournables pour tout nouveau départ. Rédiger une lettre de démission et mettre de l'ordre dans les dossiers qu'elle laissait à son successeur. Partir en quête d'un toit où s'abriter et mettre de l'ordre dans la chambre d'enfant qu'elle avait toujours connue. Préparer son entourage à son absence et mettre de l'ordre dans les relations qu'elle entretenait avec ceux qu'elle quittait. Faire ses valises et mettre de l'ordre dans tout ce qu'elle avait accumulé jusqu'à lors. Prendre des rendez-vous ici et là, à la banque, au garage, avec les parents des enfants à qui elle donnait régulièrement des cours particuliers, mettre de l'ordre dans chaque recoin d'une vie qu'elle s'apprêtait à bouleverser. Sans vraiment qu'elle en ait conscience, tout cela lui avait permis de vivre son départ comme un réel projet, construit et pensé, bien plus que comme une fuite en avant, désordonnée, impulsive et lâche. Elle avait pris le temps de faire les choses comme il fallait qu'elles soient faites, sans précipitation, avec une énergie qu'on ne lui connaissait pas, et chacune des étapes franchies avait rassuré son entourage, amis, famille, qui, bien que surpris par la soudaineté de sa décision, avaient alors compris que la démonstration de force qu'elle déroulait sous leurs yeux était une preuve irréfutable de son besoin de partir pour de bon.

Puis le jour J était arrivé. Elle était montée dans sa voiture sans regard en arrière et s'était même surprise de ne pas pleurer. Même le tremblement de ses mains sur le volant trahissait l'excitation bien plus que la nervosité. Et en démarrant le moteur elle avait senti au bout de la clé de contact l'allégorie du démarrage d'une nouvelle vie, partir pour recommencer à zéro, partir comme en quête d'un nouveau sens à donner.

La destination n'avait fait l'objet d'aucune réflexion, Paris s'était imposée en une fraction de seconde. La capitale qui bouillonne, qui bouge, qui vit la nuit autant que le jour, l'art, les rues pavées, la foule et l'anonymat confortable qu'elle offrait, c'était là et nulle part ailleurs que Marie voulait renaître. C'était là et nulle part ailleurs qu'elle voulait se réinventer.

Et là, maintenant, alors qu'elle venait d'entrer dans cet appartement où elle apprendrait à vivre seule pour la toute première fois, de nouveau la tête lui tournait. Mais cette fois, plus de peur, plus de craintes, et pas la moindre appréhension à affronter l'étourdissement devenu familier. Elle savait que cette fois il naissait d'un sentiment incomparable de liberté, de la faim de découvrir, de la soif d'apprendre, de la nécessité de se découvrir, du besoin de s'apprendre.

Son premier réflexe, avant même de faire le tour des quelques mètres carrés qui serviraient de théâtre à son nouveau départ, fut de se diriger d'un pas décidé vers la salle d'eau où elle espérait trouver un miroir dans lequel elle croiserait son reflet. Trois mois après la dernière fois où elle s'était regardée avec autant d'intensité, ce qu'elle y vit l'emmena à un niveau supérieur de réjouissance. Bien sûr, c'était encore elle, ses cheveux en cascade, ses yeux fatigués par le réveil matinal et le voyage, ses joues rougies par l'émotion. Bien sûr, elle se retrouvait dans les plis de son front, dans le grain de beauté dans son cou, dans les quelques tâches de rousseur sur son nez. 

Mais il y avait aussi, collé sur sa bouche et ricochant partout sur son visage, un sourire qu'elle n'avait encore jamais vu, de ces sourires qui s'étendent d'une oreille à l'autre, généreux, naturels, spontanés. De ces sourires qui hurlent le bonheur et l'affichent sans pudeur, sans réserve, sans mesure.

Elle ne se reconnaissait pas dans la forme bien étrange qu'il donnait à son visage, mais elle trouva cela si joli, si seyant, si normal et si puissant qu'elle se promit à cet instant de tout faire pour le reproduire aussi souvent que possible.

Se faire cette promesse silencieuse la poussa à un nouveau constat, violent, puissant : ce sourire méritait mieux que le reste du corps qui l'entourait, mieux que les vêtements fades qui venaient ternir son éclat, mieux que le teint blafard qui l'empêchait de rayonner pleinement, mieux que la lourde chevelure qui tombait tout autour en cherchant à le dissimuler. Il y avait tout à refaire pour réellement le sublimer.

Sans prendre le temps de s'installer, de regarder autour d'elle, de se reposer des heures épuisantes passées sur les routes qui l'avaient conduites ici, elle attrapa son sac et ses clés et sortit en trombe de l'appartement. 

Ce matin, elle avait réussi à partir. Mais il lui restait une ultime marche à grimper avant d'être tout à fait arrivée. 

Il lui fallait maintenant tout changer. Elle ne serait prête qu'une fois tout à fait transformée.

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© Isa – juillet 2014

dimanche 6 juillet 2014

La décision

C'était arrivé au cours d'un mois de mai qui se prenait pour novembre. Les feuilles au sol, le vent et la pluie fine en continu, les températures qui se refusaient à décoller. Le printemps n'avait pas encore réussi à se frayer un chemin pour naître d'un hiver bien décidé à jouer les prolongations, il faisait froid, il faisait sombre, il faisait triste aussi.

Elle était la seule de son entourage à apprécier ce caprice de la météo. Quand les autres s'impatientaient que pointent enfin des journées plus ensoleillées, elle se réjouissait de ce que la Nature lui offrait comme répit. Pendant quelques jours encore, elle pouvait se camoufler derrière écharpes et bonnets, pendant quelques jours encore, elle pouvait couvrir ses jambes sans que cela ne suscite étonnement et incompréhension.

Elle portait en bandoulière des complexes si envahissants qu'ils auraient pu se voir depuis la Lune et les étoiles, et les quelques mois de l'année pendant lesquels elle pouvait les recouvrir de couches et de couches de vêtements douillets lui étaient indispensables pour, en dessous, tenter d'épaissir la carapace de peau qui prendrait le relais du tissu une fois les beaux jours arrivés. Chaque année, le même rituel, les mêmes réflexes. Chaque année, quelques mois pour se faire à l'idée de devoir surmonter les suivants.

Pourtant, dans les yeux des autres, Marie était jolie. Un corps aux proportions harmonieuses, un visage fin aux allures de bijou orné de deux pierres bleu azur, de longs cheveux d'un brun profond, lourds, épais, qui descendaient jusqu'au milieu de son dos. Mais dans son miroir, elle ne voyait que la honte de n'être qu'elle-même, si inférieure à toutes ces autres qu'elle voyait défiler affichant avec grâce toute l'étendue de leur féminité, si faible face à leur assurance, si empotée face à leur élégance.

Alors Marie souffrait, se cachait, se tapissait dans chaque recoin d'ombre et attendait sans y croire qu'un jour quelque chose la sortirait de force de sa morosité.

Et puis, ce jour de mai frisquet, alors qu'elle se promenait sur la digue déserte, elle fut prise d'un étourdissement dont elle ignorait la provenance et eût soudainement besoin de s'asseoir pour apaiser les signaux déchaînés envoyés par son corps. Ce n'était pas la première fois que cela arrivait, c'était même devenu récurrent ces derniers temps, tant et si bien qu'elle avait pris la décision de faire une batterie d'examens médicaux qui n'avaient rien donné. Et aujourd'hui, là face à la mer et entourée de sa forteresse de solitude, elle sentait l'urgence vitale de prendre quelques minutes pour analyser l'émoi qui l'envahissait et, en parallèle, comprit que pour une fois elle avait en elle la force de ne pas fuir devant le chamboulement qui avait lieu à l'intérieur de chacun de ses organes. Il était temps d'affronter.

Combien de temps était-elle restée là, les jambes se balançant au-dessus de l'eau, les cheveux au vent, les yeux mouillés par le froid mordant ? Elle l'ignorait. Elle avait perdu toute notion du temps quand elle s'était enfermée dans ses pensées, quand elle s'était verrouillée au fond, tout au fond de son inconscient qu'elle s'attachait fort à rendre intelligible. 

Que s'était-il passé autour pendant ce temps-là, l'avait-on observée, sa présence étrange et immobile avait-elle été remarquée par quelque rare badaud passant au loin ? Elle ne le savait pas. Elle s'était emmurée dans elle-même, étanche et imperméable à la vie qui coulait autour d'elle, le besoin étant de se retrouver face à son intérieur plutôt qu'à ce qui existait au-delà de sa propre enveloppe corporelle.

Finalement qu'importaient le temps écoulé et les autres autour qui restaient un mystère, puisque Marie était sortie de ce moment de torpeur forte d'une décision qu'elle savait incontournable. Elle ne savait pas encore ce qui l'attendait, les réponses qu'elle obtiendrait, les personnes qu'elle rencontrerait. Elle ne savait pas encore ce qu'elle apprendrait d'elle, ce qu'elle recevrait de la vie, les obstacles qu'elle aurait à surmonter, les épreuves qu'elle aurait à endurer.

Mais il n'y avait qu'une seule chose à faire, qu'un seul pas à franchir, qu'un seul mouvement à initier. Le reste n'était que détails et fioritures, le reste n'était qu'inquiétudes à ignorer. Il serait bien temps de tous les gérer... après.

Aujourd'hui, Marie sût enfin qu'elle se devait à elle-même, bien plus qu'aux autres qui l'aimaient, d'aller renaître ailleurs.

Aujourd'hui, Marie décida de partir.


© Isa – juillet 2014

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[ La suite ici ]