Pages

lundi 11 août 2014

Grandir avec toi

Voilà, j’y viens, j’y suis. Je me pose au milieu de ce plateau désert, éclairé par la lumière incroyable de ce matin d’août, bercé d’un silence inhabituel, j’allume l’écran, vite, j’ai presque couru pour arriver jusque là tu sais, je suis presque essoufflée même, mais il me fallait y être, là devant cette page blanche, il me fallait vite retrouver un espace d’expression qui me permette de sortir de moi tout ce qu’il peut y avoir de toi.

Un peu de rock dans les oreilles, un café qui fume à côté du clavier, et moi qui en suis à ignorer la lumière verte qui clignote pour me dire que de l’autre côté on entre en contact avec le personnage public que je suis devenue, comme nous tous d’ailleurs sur ce réseau social qui nous a faits nous rencontrer, je les ignore je n’ai pas le choix, j’aime leur présence permanente et rassurante et surprenante mais c’est de nous deux dont j’ai envie là tout de suite, c’est dans nous deux que j’ai besoin de plonger quelques instants. Il sera encore temps de les retrouver après.

Ils me connaissent pourtant, certains d’entre eux m’apprécient même, ils suivent un peu les aventures que je veux bien partager avec eux, alors même qu’ils n’ont aucune idée de la part de vrai qu’il peut y avoir à l’intérieur, ils me connaissent dans tout ce qu’il y a de social en moi, d’avouable ou d’inventable, ils me connaissent dans ce que je veux bien donner et dans ce que j’aime simuler, ils me connaissent comme on regarde de loin une forme un peu vague et floue dont on ne saura jamais vraiment délimiter les contours.

Ils sont du coup à mille lieues de deviner celle que toi tu connais, celle qui oublie cette foutue course à la popularité et à la gloire quand elle se retrouve face à toi, celle qui se contente d’être particulière à tes yeux parce que c’est tellement plus important que toutes ces chimères et ces faussetés, c’est tellement plus vrai et tangible aussi, c’est ta chaleur qui se diffuse jusqu’à moi quand on est assis autour d’une même table et qu’on fait trinquer nos verres, c’est notre amitié qui mûrit parce que malgré les quelques sursauts de stupidité on a décidé qu’on continuerait à la nourrir.

Ils ne savent pas vraiment comment je peux être dans l’intimité, quand j’ai besoin de regards bien plus que de mots, quand la lumière verte ne suffit pas et que tes yeux prennent le relais, quand la valse des compteurs qui s’affolent ne compte plus vraiment et qu’elle pourrait même s’arrêter tant l’essentiel est ailleurs, dans ta main qui se pose sur la mienne avec douceur, un contact fugace, l’échange est fébrile et inattendu, et vite tes doigts se retirent par peur d’envoyer des messages difficiles à interpréter, et vite tu détournes le regard pour ne pas que j’aie le temps d’y voir des sentiments que je ne saurais pas vraiment qualifier, et vite nous redevenons deux êtres pudiques et insouciants, vite nous redevenons deux enfants qui aiment à jouer ensemble, vite nous repoussons le moment fatidique où il nous faudra nous parler de nous comme des adultes.

Alors on en est là, à se chercher pendant nos absences, à se retrouver par tous les moyens, parfois ici et souvent là, parfois c’est toi qui viens et parfois quand j’ose c’est moi, et puis ça y est on est enfin de nouveau ensemble, alors on rit et on pleure et on se taquine et on se réconforte, surnom contre surnom, sourire contre sourire, j’aime ça tu sais quand on se cherche et qu’on se trouve, j’aime tellement ça que j’en viens parfois à te laisser pour être sûre d’avoir à un moment l’occasion de devoir lutter un peu pour te retrouver, le paradoxe est là, partir pour mieux revenir, et s’il me faut être honnête, partir aussi pour créer le manque en toi, pour que tu aies ce goût de reviens-y, pour que tu te demandes où j’en suis jusqu’à ne plus supporter de ne pas savoir, pour que tu arrives à moi curieux de tout, impatient de l’impact, désireux de contact.

Elle est jolie cette relation, elle me fait peur dans certains de ses penchants qu’on ne maîtrise pas tout à fait, mais je sens toute sa potentialité, je sens qu’elle a éclos et que bien que fragile elle va grandir encore, elle va finir par tenir debout bien droite et on oubliera alors tous les moments où elle était bancale, instable et incertaine, on oubliera qu’elle a été tremblante et hésitante, on va finir par en toucher la quintessence et par la voir se diffuser, on va finir par n’avoir que le bon et le solide et le durable, il nous faut être patients un peu, il nous faut juste le décider, ça en vaudra la peine tu verras, allez viens avec moi.

© Isa – août 2014

samedi 9 août 2014

Viens, vite...

Viens, vite, entre et assieds-toi, mets-toi juste là en face de moi, fermons vite la porte et les fenêtres et les volets, coupons-nous du monde, il ne faut plus que nous.

Viens, vite, débarrasse-toi du manteau lourd de tes peines, pose-le sur mes genoux et laisse ta main sur ma cuisse, à nous deux on pourra en supporter le poids, la force de mes jambes et l'amour dans tes doigts, à nous deux on pourra les écumer peu à peu, on aura la force qu'il faut, l'énergie circule et peut nous faire soulever des montagnes, à nous deux tu n'as plus besoin de chercher à oublier puisque je n'ai plus besoin de chercher à fuir.

Viens, vite, accroche ton regard au mien, laisse-moi remplir mes yeux de tes sourires, berçons-nous de mots et de ces mélodies dont nous partageons l'amour, le son de ta voix en réponse à la mienne, fais-toi le ping de mes pong, deviens Yin de mon Yang, tu es déjà mon double mais je te veux comme moitié, et si nous fusionnions, et si nous nous fondions, et si tu restais toi et que je restais moi mais que nous devenions nous ?

Viens, vite, nourris-moi de tes rires et de tes futilités, ne parlons de rien comme nous parlerions de tout, parlons d'hier et de demain, on mélange on s'en fout, parlons de maintenant qui n'appartient qu'à nous...

Viens, vite, il est temps d'oublier que dehors il fait sombre, laissons la nuit tomber, laissons le ciel pleurer au milieu des étoiles, tu es à la maison maintenant, à l'abri des autres et du mal qu'ils se font, tu es avec moi maintenant, avec nous, ici il ne fait nuit que quand on le décide, nous sommes les faiseurs de temps et les chasseurs de nuages, ici le monde n'est qu'à nous, ici il ne ressemble qu'à nous.

Viens, vite, quand tu n'es pas encore là les murs résonnent de ton absence, les bruits se font écho de tes silences, il me faut ta voix pour remplir le vide, il me faut me retrouver dans ton aura, me réchauffer les mains à la moiteur qui s'installe en même temps que toi, il me faut retrouver celle que je n'ose être que parce que tu la couves de ton regard.

Viens, vite, j'ai froid et j'ai le mal de toi, je ne suis que manque et faim et soupirs, je ne suis que le plus mauvais quart de moi-même, l'ombre et la mélancolie, la frustration et le côté noir de ma folie, je ne suis que vide et perdue, seule et déchue, quand tu n'es pas encore là je ne suis pas encore moi.

Viens, vite, mon amour, je me languis, je t'attends et te réclame, je veux partager ton air et ton monde et tes rêves, je veux juste toi à côté de moi, je veux juste nous deux qui grandissons ensemble.

Viens, vite... il y a ta place qui t'attend là, elle t'a attendu des heures, elle t'attendra des mois, mais viens, vite, c'est ici et aujourd'hui que je ne peux plus vivre sans toi.

© Isa – août 2014

dimanche 3 août 2014

De l'autre côté

Je sais que tu as peur. Je te devine tremblant et presque frigorifié. Je t'imagine hésitant, comme un peu égaré.

Je voudrais tant pouvoir te rassurer. Te promettre que tout va bien se passer. Te donner une vision claire de ce qui t'attend au bout du chemin, et de tous les obstacles à surmonter pour espérer un jour y arriver. Je voudrais te prévenir de chacun des dangers, te prédire que tous tes rêves vont devenir réalité, que tous tes sacrifices en vaudront la peine. Je voudrais te prendre la main pour t'aider à traverser, la serrer fort dans la mienne quand tu auras envie de tout lâcher, la poser sur mon cœur pour que tu saches que le tien n'est pas le seul à s'emballer. Je voudrais mettre un peu de ma voix dans tes oreilles, pour t'encourager avec fermeté parfois, pour te murmurer ma tendresse souvent. Je voudrais coudre des ailes à la peau de ton dos, te regarder t'envoler, inspirer fort pour t'aider à te rapprocher. Je voudrais te coller un sourire aux lèvres, l'un de ceux qu'on ne peut pas retenir, dont on ne peut contrôler l'intensité, l'un de ceux qui affichent sans pudeur le courage et l'énergie qu'on s'apprête à déployer.

Je voudrais, tu vois.
Mais je ne le ferai pas.

Il est des moments où c'est à toi seul de prendre tes décisions, de trouver la force de les vivre et de les assumer. Il est des choix qui n'appartiennent qu'à toi, que tu ne peux faire que seul, dans lesquels je n'ai pas le droit d'interférer.

D'ailleurs, comment pourrais-je ?
Alors que moi-même je suis de l'autre côté de cette route que tu vas peut-être emprunter ? Alors que j'ai moi aussi à me demander si je vais, si je veux, si je dois, te retrouver au milieu de cette longue ligne qui nous sépare encore ? Alors que je dois gérer mes propres craintes, le trouble qui m'envahit, le mélange subtil entre attrait de l'inconnu et peur du vide à l'arrivée ? Alors que mes jambes ne me portent plus, que mes ailes à moi peinent à sortir de mon corps, que mon ventre me brûle d'un désir irraisonné ?
Comment pourrais-je te porter sans peur de te faire tomber alors que je ne maîtrise plus la moiteur de mes mains, alors que mes doigts tremblent, alors que mes bras se font guimauves ?
Et au nom de quelle mystérieuse et hypothétique conjoncture céleste à la faveur de laquelle notre histoire connaîtrait un dénouement heureux, aurais-je le droit de te supplier d'y croire, de te promettre l'incertain, de te jurer que chacune des chutes comme chacun des pièges sera un jour balayée par la force de nos deux êtres enfin réunis ?
D'où me viendrait cette certitude inébranlable, si ce n'est d'un rêve encore flou que nos deux énergies sont faites pour être mélangées, si ce n'est d'un désir encore trouble de continuer le reste du chemin à tes côtés ?

L'amour commence toujours par la peur de le laisser arriver. Toujours par une paralysie qu'on aura choisi de surmonter. Toujours par un doute que chacun des deux protagonistes aura décidé d'ignorer.

Je suis de l'autre côté, tu sais.
Je suis là à ne pas savoir si au bout, tu t'apprêtes à te mettre en marche pour me retrouver ou si tu es déjà en train de reculer.

Moi, j'ai déjà commencé à avancer.

© Isa – août 2014

samedi 12 juillet 2014

L'arrivée

(Épisode précédent ici)

*
**

Elle était arrivée à Paris au début du mois d'août. Trois mois après l'électrochoc qui l'avait poussée à quitter la province calme et brumeuse où elle ne respirait plus, elle s'enivrait désormais des vapeurs de pollution, des klaxons incessants et du soleil de plomb, lourd, omniprésent. L'été était là, il s'était installé alors qu'on ne l'attendait plus, et avait balayé d'un coup de ciel bleu toutes les médisances de ceux qui le pensaient boudeur.

En posant ses valises dans le petit appartement qu'une lointaine connaissance lui sous-louait pour quelques mois, Marie s'autorisa enfin à regarder en arrière et à revenir sur ce dimanche pluvieux qui avait vu sa vie changer. Elle se souvint alors de la vitesse à laquelle elle avait rejoint le cocon familial, de sa course effrénée dans les escaliers pour atteindre la salle de bains, de son visage qu'elle avait lavé à grande eau comme pour s'assurer qu'elle était bien éveillée et de son reflet dans le miroir qui lui était apparu comme l'ultime confirmation que sa décision était la bonne. Elle se souvint aussi être redescendue au salon bien plus calme, envahie d'une sérénité qu'elle ne connaissait pas vraiment, forte d'une détermination nouvelle et salvatrice. Elle avait alors aidé sa mère en cuisine, discuté politique avec son père, survolé d'un œil connaisseur les devoirs de son petit frère, et avait pris soin de mettre dans chacun de ses gestes la même application qu'à l'accoutumée, s'empêchant toute démonstration d'une quelconque nervosité, attendant le moment propice où il lui faudrait parler. L'occasion lui a été donnée lors du dîner pendant lequel, pleine d'une certitude qui prenait le pas sur la peur, elle leur avait annoncé à tous les trois qu'elle voulait s'en aller.

Les semaines qui ont suivi ont été rythmées par les quelques démarches incontournables pour tout nouveau départ. Rédiger une lettre de démission et mettre de l'ordre dans les dossiers qu'elle laissait à son successeur. Partir en quête d'un toit où s'abriter et mettre de l'ordre dans la chambre d'enfant qu'elle avait toujours connue. Préparer son entourage à son absence et mettre de l'ordre dans les relations qu'elle entretenait avec ceux qu'elle quittait. Faire ses valises et mettre de l'ordre dans tout ce qu'elle avait accumulé jusqu'à lors. Prendre des rendez-vous ici et là, à la banque, au garage, avec les parents des enfants à qui elle donnait régulièrement des cours particuliers, mettre de l'ordre dans chaque recoin d'une vie qu'elle s'apprêtait à bouleverser. Sans vraiment qu'elle en ait conscience, tout cela lui avait permis de vivre son départ comme un réel projet, construit et pensé, bien plus que comme une fuite en avant, désordonnée, impulsive et lâche. Elle avait pris le temps de faire les choses comme il fallait qu'elles soient faites, sans précipitation, avec une énergie qu'on ne lui connaissait pas, et chacune des étapes franchies avait rassuré son entourage, amis, famille, qui, bien que surpris par la soudaineté de sa décision, avaient alors compris que la démonstration de force qu'elle déroulait sous leurs yeux était une preuve irréfutable de son besoin de partir pour de bon.

Puis le jour J était arrivé. Elle était montée dans sa voiture sans regard en arrière et s'était même surprise de ne pas pleurer. Même le tremblement de ses mains sur le volant trahissait l'excitation bien plus que la nervosité. Et en démarrant le moteur elle avait senti au bout de la clé de contact l'allégorie du démarrage d'une nouvelle vie, partir pour recommencer à zéro, partir comme en quête d'un nouveau sens à donner.

La destination n'avait fait l'objet d'aucune réflexion, Paris s'était imposée en une fraction de seconde. La capitale qui bouillonne, qui bouge, qui vit la nuit autant que le jour, l'art, les rues pavées, la foule et l'anonymat confortable qu'elle offrait, c'était là et nulle part ailleurs que Marie voulait renaître. C'était là et nulle part ailleurs qu'elle voulait se réinventer.

Et là, maintenant, alors qu'elle venait d'entrer dans cet appartement où elle apprendrait à vivre seule pour la toute première fois, de nouveau la tête lui tournait. Mais cette fois, plus de peur, plus de craintes, et pas la moindre appréhension à affronter l'étourdissement devenu familier. Elle savait que cette fois il naissait d'un sentiment incomparable de liberté, de la faim de découvrir, de la soif d'apprendre, de la nécessité de se découvrir, du besoin de s'apprendre.

Son premier réflexe, avant même de faire le tour des quelques mètres carrés qui serviraient de théâtre à son nouveau départ, fut de se diriger d'un pas décidé vers la salle d'eau où elle espérait trouver un miroir dans lequel elle croiserait son reflet. Trois mois après la dernière fois où elle s'était regardée avec autant d'intensité, ce qu'elle y vit l'emmena à un niveau supérieur de réjouissance. Bien sûr, c'était encore elle, ses cheveux en cascade, ses yeux fatigués par le réveil matinal et le voyage, ses joues rougies par l'émotion. Bien sûr, elle se retrouvait dans les plis de son front, dans le grain de beauté dans son cou, dans les quelques tâches de rousseur sur son nez. 

Mais il y avait aussi, collé sur sa bouche et ricochant partout sur son visage, un sourire qu'elle n'avait encore jamais vu, de ces sourires qui s'étendent d'une oreille à l'autre, généreux, naturels, spontanés. De ces sourires qui hurlent le bonheur et l'affichent sans pudeur, sans réserve, sans mesure.

Elle ne se reconnaissait pas dans la forme bien étrange qu'il donnait à son visage, mais elle trouva cela si joli, si seyant, si normal et si puissant qu'elle se promit à cet instant de tout faire pour le reproduire aussi souvent que possible.

Se faire cette promesse silencieuse la poussa à un nouveau constat, violent, puissant : ce sourire méritait mieux que le reste du corps qui l'entourait, mieux que les vêtements fades qui venaient ternir son éclat, mieux que le teint blafard qui l'empêchait de rayonner pleinement, mieux que la lourde chevelure qui tombait tout autour en cherchant à le dissimuler. Il y avait tout à refaire pour réellement le sublimer.

Sans prendre le temps de s'installer, de regarder autour d'elle, de se reposer des heures épuisantes passées sur les routes qui l'avaient conduites ici, elle attrapa son sac et ses clés et sortit en trombe de l'appartement. 

Ce matin, elle avait réussi à partir. Mais il lui restait une ultime marche à grimper avant d'être tout à fait arrivée. 

Il lui fallait maintenant tout changer. Elle ne serait prête qu'une fois tout à fait transformée.

*
**

© Isa – juillet 2014

dimanche 6 juillet 2014

La décision

C'était arrivé au cours d'un mois de mai qui se prenait pour novembre. Les feuilles au sol, le vent et la pluie fine en continu, les températures qui se refusaient à décoller. Le printemps n'avait pas encore réussi à se frayer un chemin pour naître d'un hiver bien décidé à jouer les prolongations, il faisait froid, il faisait sombre, il faisait triste aussi.

Elle était la seule de son entourage à apprécier ce caprice de la météo. Quand les autres s'impatientaient que pointent enfin des journées plus ensoleillées, elle se réjouissait de ce que la Nature lui offrait comme répit. Pendant quelques jours encore, elle pouvait se camoufler derrière écharpes et bonnets, pendant quelques jours encore, elle pouvait couvrir ses jambes sans que cela ne suscite étonnement et incompréhension.

Elle portait en bandoulière des complexes si envahissants qu'ils auraient pu se voir depuis la Lune et les étoiles, et les quelques mois de l'année pendant lesquels elle pouvait les recouvrir de couches et de couches de vêtements douillets lui étaient indispensables pour, en dessous, tenter d'épaissir la carapace de peau qui prendrait le relais du tissu une fois les beaux jours arrivés. Chaque année, le même rituel, les mêmes réflexes. Chaque année, quelques mois pour se faire à l'idée de devoir surmonter les suivants.

Pourtant, dans les yeux des autres, Marie était jolie. Un corps aux proportions harmonieuses, un visage fin aux allures de bijou orné de deux pierres bleu azur, de longs cheveux d'un brun profond, lourds, épais, qui descendaient jusqu'au milieu de son dos. Mais dans son miroir, elle ne voyait que la honte de n'être qu'elle-même, si inférieure à toutes ces autres qu'elle voyait défiler affichant avec grâce toute l'étendue de leur féminité, si faible face à leur assurance, si empotée face à leur élégance.

Alors Marie souffrait, se cachait, se tapissait dans chaque recoin d'ombre et attendait sans y croire qu'un jour quelque chose la sortirait de force de sa morosité.

Et puis, ce jour de mai frisquet, alors qu'elle se promenait sur la digue déserte, elle fut prise d'un étourdissement dont elle ignorait la provenance et eût soudainement besoin de s'asseoir pour apaiser les signaux déchaînés envoyés par son corps. Ce n'était pas la première fois que cela arrivait, c'était même devenu récurrent ces derniers temps, tant et si bien qu'elle avait pris la décision de faire une batterie d'examens médicaux qui n'avaient rien donné. Et aujourd'hui, là face à la mer et entourée de sa forteresse de solitude, elle sentait l'urgence vitale de prendre quelques minutes pour analyser l'émoi qui l'envahissait et, en parallèle, comprit que pour une fois elle avait en elle la force de ne pas fuir devant le chamboulement qui avait lieu à l'intérieur de chacun de ses organes. Il était temps d'affronter.

Combien de temps était-elle restée là, les jambes se balançant au-dessus de l'eau, les cheveux au vent, les yeux mouillés par le froid mordant ? Elle l'ignorait. Elle avait perdu toute notion du temps quand elle s'était enfermée dans ses pensées, quand elle s'était verrouillée au fond, tout au fond de son inconscient qu'elle s'attachait fort à rendre intelligible. 

Que s'était-il passé autour pendant ce temps-là, l'avait-on observée, sa présence étrange et immobile avait-elle été remarquée par quelque rare badaud passant au loin ? Elle ne le savait pas. Elle s'était emmurée dans elle-même, étanche et imperméable à la vie qui coulait autour d'elle, le besoin étant de se retrouver face à son intérieur plutôt qu'à ce qui existait au-delà de sa propre enveloppe corporelle.

Finalement qu'importaient le temps écoulé et les autres autour qui restaient un mystère, puisque Marie était sortie de ce moment de torpeur forte d'une décision qu'elle savait incontournable. Elle ne savait pas encore ce qui l'attendait, les réponses qu'elle obtiendrait, les personnes qu'elle rencontrerait. Elle ne savait pas encore ce qu'elle apprendrait d'elle, ce qu'elle recevrait de la vie, les obstacles qu'elle aurait à surmonter, les épreuves qu'elle aurait à endurer.

Mais il n'y avait qu'une seule chose à faire, qu'un seul pas à franchir, qu'un seul mouvement à initier. Le reste n'était que détails et fioritures, le reste n'était qu'inquiétudes à ignorer. Il serait bien temps de tous les gérer... après.

Aujourd'hui, Marie sût enfin qu'elle se devait à elle-même, bien plus qu'aux autres qui l'aimaient, d'aller renaître ailleurs.

Aujourd'hui, Marie décida de partir.


© Isa – juillet 2014

*
**

[ La suite ici ]

samedi 21 juin 2014

Fatiguer un peu...

Y aller tous les jours, y aller comme on va au charbon, sans envie et sans passion, sans trouver de sens au-delà de la nécessité de voir tomber son dû à la fin de chaque mois. Y aller un peu à reculons, sentir que sa matière grise s'étiole peu à peu dans la répétitivité de certains gestes, de certains mots, en perdre sa capacité à réfléchir, à prendre des initiatives, à bousculer les habitudes. Y aller comme on va à la mine, sauf que c'est bien moins salissant et beaucoup moins fatigant, sauf que c'est bien moins glorieux aussi, avoir la pleine conscience que beaucoup d'autres font bien pire et pour gagner bien moins, se sentir coupable de se plaindre, s'interdire de le crier sur tous les toits pour ne pas paraître ingrat de la "chance-qu'on-a-d'avoir-un-boulot-sûr-quand-même", s'interdire de dire qu'on est en train d'y laisser sa peau, son énergie, son envie de faire mieux et plus. Et quand enfin le salaire tombe avoir l'impression d'avoir fait une redoutable tractation avec le diable, je t'ai vendu mon âme en échange de ces quelques billets, je t'ai vendu mon temps et j'y perds chaque mois quelques plumes, je t'ai vendu ma présence et je ne m'y retrouve plus.
Fatiguer un peu.

Alors parfois se sentir pousser des ailes, elles sortent du dos arrachées par l'envie d'autre chose, elles transpercent la peau pour s'extraire du dedans, le mouvement est aussi douloureux que salvateur, parce qu'enfin la motivation, enfin des idées pour sortir de là, enfin un regain de confiance qui fait croire que tout va aller mieux. Préparer l'avenir, le voir autrement, glaner des informations, nouer des contacts, activer des réseaux, coucher des projets noir sur blanc sur le papier pour qu'ils deviennent tangibles, qu'ils prennent de la place, qu'ils deviennent une simili réalité, un objectif à atteindre, avoir enfin un but. Mais se heurter à tant de contraintes, les bâtons dans les roues, les obstacles sur la route, tout ça prend la forme d'un manque de temps pour y travailler, d'un manque d'énergie à y consacrer, d'un manque de soutien qui permettrait l'envol, le vrai.
Et fatiguer un peu.

Et puis de l'autre côté du prisme de la vie, chercher l'amour et l'amitié, chercher du réconfort dans les relations établies mais aussi dans celles qui démarrent, toutes prometteuses de jolis moments qui font oublier les bobos professionnels, chercher le contact avec l'autre, le provoquer, l'enclencher et s'en délecter à pleine bouche quand il est enfin là. Bouffer chaque seconde de chaque minute en leur compagnie, les dévorer des yeux et les serrer fort, s'entourer physiquement de leur présence et de leurs voix et de leurs regards, croquer leurs sourires rassurants, s'abreuver de leurs mots et s'enivrer. Mais là encore, n'avoir que trop d'attentes, en vouloir toujours plus, se faire succube à leurs dépens, se faire vampire suçant tout leur sang, en faire beaucoup trop, en demander encore et encore, les voir se braquer et ne plus rien donner. S'apercevoir qu'en réalité le coupable n'est jamais l'autre qui s'éloigne mais soi-même qui, à trop tenter de se les accaparer, les contraint à s'enfuir à toutes jambes avant d'avoir été complètement phagocytés. Se prendre la tête entre les mains, sentir les larmes couler en flot continu et silencieux, d'abord une fois de temps en temps puis de plus en plus souvent, attention on dirait que ça va devenir quotidien, le sentiment de solitude et d'incompréhension est partout autour, il n'en faut guère plus pour que les vannes s'ouvrent, lancer des bouteilles à la mer en public et elles ne sont que rarement repêchées, et quand bien même quand c'est enfin le cas, refuser la main tendue par cet autre qui voudrait aider, c'est bien trop dangereux de le laisser entrer, on va finir par attendre de lui comme on a attendu des autres avant lui, on va finir par être déçu encore, il vaut mieux systématiquement le rejeter.
Fatiguer... un peu.

Malgré tout oser parfois afficher le mal-être, oser parfois demander de l'aide, donnez-moi du temps et une épaule et peut-être quelques cachets putain, donnez-moi quelque chose à me mettre sous la dent pour patienter avant d'en arriver là où j'ai besoin d'être, dans une clairière ensoleillée où les oiseaux chantent et où le ciel est bleu, donnez-moi des ersatz d'amitié puisque la vraie m'est refusée, donnez-moi du bluff et je saurai m'en contenter, je te promets je m'en contenterai, je ne te demanderai pas plus parce que je sais que tu n'en as pas envie, donnez-moi quelques minutes d'attention au cours des 24 heures que durent vos journées, je prends tout, je prends les miettes, je prends le faux, je prends le toc et le skaï tu sais. Finalement se contenter de peu, des "comment vas-tu ?" à l'intérieur desquels se cachent des "surtout réponds-moi que tout va bien, je n'aime pas les lamentations", des rendez-vous où l'on trinque à une complicité toute relative et éphémère, de ces messages que l'on reçoit et via lesquels on sent bien que l'autre prétexte chercher à avoir des nouvelles de toi alors qu'en fait il a encore et toujours besoin de parler de lui. Le voir arriver avec ses gros sabots, celui qui aime te faire croire que ton ressenti l'intéresse mais qui inévitablement finira par faire dévier l'échange sur ce qui est tracassant dans sa réalité à lui, voir arriver ça toutes les deux heures au moins, mais prendre quand même et s'intéresser et questionner et aiguiller et conseiller, parce que n'exister que dans ce qu'on peut apporter à l'autre pour qu'il se sente mieux, eh bien, quelque part, c'est déjà exister.
Mais fatiguer un peu.

© Isa – juin 2014

vendredi 13 juin 2014

Choisir d'aimer

Avoir mal de son absence, si pesante depuis maintenant deux longues et douloureuses années, si présente dans ton corps amputé de ses regards et de ses sourires, si violente tant vous étiez proches et fusionnels...
Avoir mal de vos disputes, des reproches que vous vous êtes trop souvent faits, de ne pas lui avoir assez dit que tu l'aimais, des incompréhensions ponctuées d'amour et de l'amour ponctué d'incompréhensions, de ces quelques différences qui auront eu à jamais raison de votre complicité...
Avoir la nostalgie de vos fous rires, de vos balades et de vos chansons, de ces gens qui vous prenaient si souvent pour des jumeaux tant votre ressemblance est troublante, de ces galères communes que vous avez surmontées ensemble, de ces décisions que vous n'avez pu assumer que parce que vous les aviez prises ensemble...
Avoir mal et pourtant... choisir d'aimer.

Avoir mal des erreurs que tu as faites avec lui, des nombreux essais de construction d'une relation intime, tous soldés par des échecs, de ces choses que tu n'as compris que trop tard, que pendant un "après" n'offrant aucune possibilité de retour en arrière...
Avoir mal de ne suivre que de loin une avancée spectaculaire, de si jolis changements qui semblent le combler, de ne pas pouvoir lui dire comme tu t'en réjouis, de ne pas pouvoir t'empêcher d'en sourire malgré tout...
Avoir la nostalgie de vos codes obsolètes, de ces mots qu'il te réservait et de ceux que tu n'offrais qu'à lui, de vos habitudes qui installaient une routine rassurante, de vos exclusivités et de vos débriefings, de sa voix dans ton oreille comme du réconfort tout en sons et en rires, de lui qui te voyait et qui te le disait.
Avoir mal et pourtant... choisir d'aimer.

Avoir mal de ne pas avoir suffisamment de souvenirs avec elle, de ne pas pouvoir te réfugier dans le confort de ses bras aussi souvent que nécessaire, de ne pas avoir la possibilité de juste "passer boire un café" pour vous soustraire ensemble à la réalité parfois encombrante...
Avoir mal de ne pas toujours trouver les mots qui pourraient la soulager, de devoir redoubler de vigilance pour que tes bras ne soient pas trop loin à chaque fois qu'elle trébuche, d'être limitée dans le champ de tes possibles tant la distance est handicapante, d'avoir peur de ne pas être à la hauteur de ses besoins...
Avoir la nostalgie de vos moments à vous, de cet instant magique où elle apparaît enfin sur le quai, de ses yeux dans les tiens pendant que vous analysez le monde et vous amusez à le refaire avec vos couleurs et vos décors, de vos verres qui trinquent, sonnant le glas des kilomètres qui vous séparent trop souvent...
Avoir mal et pourtant... choisir d'aimer.

Pour E., G., et S.
Avec et par amour.




© Isa – juin 2014